Histoire de Montagny
Etymologie :
(Origine du nom) du bas latin Montanosus ou Montagnosus, sans doute en raison de sa situation montagneuse, comme probablement les huit autres « Montagny » de France.
Superficie : (Cadastre rénové au 1/1/1959) 2449 hectares 68 ares 30 ca.
Altitude: 458 mètres.
Situation :
Montagny occupe une situation remarquable sur les premiers contreforts des monts du Beaujolais, dominant la plaine de Roanne. Sur la route nationales 504, et au carrefour des routes D49 (Coutouvre-Régny) et D45 (Lagresle). Longueur des voies ; route nationale 6 km, chemins départementaux 15 km ; voies communales 12 km ; chemins communaux 69 km. Total : 102 km. Ruisseaux : le Rhodon, le Trambouzin, Hameaux principaux : Roche, Châtelus, Avaize, Le Pommier.
Constitution Géologique:
Deux sorts de terrains :
a) Sédiments et produits de projection ; tufs résultant d’explosions volcaniques. D’âge carbonifère inférieur, comprenant des schistes inclinés (Le Pommier, La Rama) et des intercalations calcaires /Les Buis, vallée du Rhodon, Gondras, Roche). Conglomérat de galets de quartzite de calcaire et de porphyre (Sud de Montagny), grès de teinte variable, couches d’anthracites (près d’Essertines, sud de la Rue, Verpierre).
b) Roches éruptives, type microgranite plus récentes mais toujours de carbonifère inférieur (Collines de Montagny, Route de Thizy, La Cavetière).
Ce petit bourg si charmant toujours, d’où qu’on le découvre: imposant et fier dans l’or des couchants ; délicatement enchâssé de prés et de verdure et se découvrant dans l’azur pâle, à l’aurore, sait-il que son histoire est si belle et si riche ? Qu’il soit permis à un de ses enfants d’adoption de tourner pour vous et non sans ferveur, les pages de sa prestigieuse histoire. Et d’abord les feuillets jaunis, ou plutôt dorés, de son passé.
Son passé :
Doit-il à cette situation remarquable son indéniable importance d’antan ? Sans nul doute. Mais cette importance était constituée de trois éléments : son Abbaye, sa Seigneurie, ses Fiefs.
a) SON ABBAYE le rend déjà plus que millénaire, puisque c’est peu après la fondation de l’Abbaye Bénédictine de Charlieu, en 872, que furent fondées vers 900 – sous Charles le Simple ! – les Abbayes de Saint-Sulpice de Montagny, Saint-Pierre de Thizy et Saint-Martin de Cublize. Gros conflits d’intérêts à ce sujet entre les clergés régulier et séculier, à ce point qu’en 926, un Concile (sic) tenu à Charlieu, ordonna la restitution des églises de ces pays au Monastère de Charlieu. En tout cas, si les Bénédictins avaient le droit de nommer le Curé de Montagny, ils partageaient avec la population l’entretien de l’église : Les religieux, le Chœur : les habitants, la nef. Cette Abbaye était desservie au XIIIe siècle par un chapitre de trois prêtres. Ce fut, précisons-le bien, à cette Abbaye de Saint-Sulpice de Montagny que succéda l’église paroissiale de Saint-Sulpice de Montagny, mais les mêmes vicissitudes d’intérêts puisque, en 1729, le Curé Coutin eut un long procès avec le Prieur de Charlieu qui percevait cependant de très lourdes dîmes, au sujet de la « portion congrue » que le Prieur devait payer au Curé. Remarquons enfin ce nom de Saint-Sulpice de Montagny qui fut celui de l’Abbaye, puis de la paroisse, au cours des âges, pour dire que contrairement à une opinion très répandue, je n’ai pu trouver aucune indication prouvant que Montagny se soit appelée Saint-Sulpice de Montagne ou Saint-Sulpice-en-Beaujolais.
b) Sa Seigneurie. Il y eut aussi une famille féodale de Montagny: les Seigneurs de Montagny, qui devait être très ancienne puisque déjà, en 1030, on trouve un Roland de Montagny. Mais cette famille « tomba en quenouille » (C’est-à-dire n’eut plus que des drilles) vers la fin du règne de Saint-Louis, et sa dernière héritière remit les titres et les biens de la famille au très puissant Guichard de Montagny qui possédait d’immense biens en Bourbonnais, en Beaujolais et en Forez puisqu’en 1273 il délaissa par échange à Guy comte de Forez, le quart par indivis de la Ville de Roanne et appartenances. En 1338, Marie du Thil dame de Montagny, épousa Edouard 1er, comte de Beaujeu, et en 1355 Falconne de Montagny, épouse Arnulphe d’Urfé. Toutefois, il est certain que vers 1400 la paroisse de Montagny dépendait effectivement de la Châtellenie de Thizy, ce qui lui valut, en 1398, le rare privilège de « Chasseur la grosse bête ». On trouve, en effet, un deuxième Guichard de Montagny, Seigneurs de Thizy, en 1412 ; Germaine de Montagny, épouse d’Antoine de Vichy, en 1475 ; Claude de Montagny épouse Françoise de Semur, en 1565. Enfin, le 15 juillet 1577, Antoine de Foudras épouse Françoise de Montagny, fille de Claude « Seigneur du lieu ». Plusieurs mentions des Seigneurs de Montagny se trouvent encore jusqu’en 1750, puis cette famille d’éteignit au cours des âges.
c) Ses Fiefs. La Seigneurie de Montagny avait trois fiefs à l’origine : La Pierre (dont je n’ai retrouvé aucune trace). Peut-être la Perrière ou Verpierre, actuellement la Pra et Essertines.
La Pra (Le Pré) était le plus important puisque, très tôt, la Seigneurie de Montagny fut partie intégrante du fief de La Pra. Sous Françoise Ier (1500), les terres de Montagny et la Pra appartinrent à Antoine de Laveu, puis à sa femme Catherine Dalmais. Puis les de Rébé de Thizy en devinrent propriétaires vers 1580. Comme ils étaient du parti d’Henri IV, ils attirèrent la colère de Ligueurs qui pillèrent le château. En 1601 Jacques de Rébé, capitaine au service d’Henri IV le possédait. La Pra fut acquis ensuite, en 1620, par Madame de Pélicieux qui le revendit à Marcellin Giraud et à sa femme Damoiselle de la Courte, qui le posséda très longtemps. Enfin, les terres de La Pra devinrent la propriété des Eigneurs de l’Etouf de Pradines jusqu’à la Révolution. Le Château, incendié, était tombé en ruines sous Louis XV. Il n’en reste que de vestiges.
Essertines (dénommé ainsi à cause des buissons et taillis épineux de ce lieu). Très ancien aussi puisqu’en 1486 le chevalier Antonin de Varennes fit le dénombrement de ce fief qui appartenait à la Maison de Varennes-Rapetour « depuis quelques siècles ». En 1753, la terre d’Essertines appartenait à Benoît Déchelette, Seigneur d’Essertines, puis elle passa à la famille d’Arcy à Varennes. Vers 1700, elle est aux mains de Châtelain qui accolèrent le nom de Belleroche ou la Roche.
En 1750, elle fut la propriété d’une famille qui en prit le nom « Desserines ».
Puis en 1774, M. Roland (peut-être M. Roland de la Platiére) la racheta, et le dernier propriétaire, avant la Révolution, fut M. Mottin.
Pour en terminer sur les origines de Montagny, indiquons qu'à la Révolution c'était le marquis de l'Etouf de Pradines, qui était Seigneur de Montagny comme possesseur du fief de La Pra, ce qui prouve bien que le fief était devenu plus important que la Seigneurerie.
Le Prieur de Charlieu avait toujours les mêmes droits et pouvoirs. En 1788, le village "était du Beaujolais, archiprêtré de Beaujeu, diocèse de Mâcon, justice de La Pra, sénéchaussée de Villefranche". C'est en 1790, à la suppression des Provinces, que Montagny devint commune, du canton de Perreux, département de Rhône et Loire, puis de la Loire en 1793.
Mais au cours des âges, que de malheurs s'abattirent sur ce pauvre pays ! Pillages lors des guerres de la Ligue (1590), mise à sac de l'église en 1600 et surtout, effroyable famine de 1694.
La misère y fut telle qu'on trouvait sur les chemins, des hommes morts de faim la bouche pleine d'herbe" et on se souvient encore actuellement du : pain de fougères...
Ce fait, alors que la moyenne des décès était de 30 à 40, j'ai relevé sur nos registres, 201 décès cette annee-là!
Terrible hiver de 1709» où les arbres éclataient avec fracas. Violente épizootie de 1714, qui tua tous les chevaux, les vaches, les moutons et même les animaux de basse-cour. Il y eut des processions et des messes (auxquelles s'associa Philibert Richard de Montagny.
En 1761, 1774 et 1793. invasion de loups qui venaient rôder dans les rues.
Pillages de brigands au cours des années suivantes. Maladie contagieuse inconnue qui emporta presque tous les enfants vers 1761-1783 (84 décès en 1783), à tel point que le Curé Jacquetton rédigea une supplique pour avoir un médecin.
Et plus près de nous, en 1829, terrible hiver, le sacristain venant couper le pain à la hache à l'école, nouvellement fondée.
Aussi, les habitants de Montagny très malheureux, opprimés par la Dîme (qui se prélevait à la quatorzième gerbe), accueillirent-ils la Révolution avec empressement.
Je ne puis que mentionner les démêlés extraordinaires de la Municipalité avec le Clergé, non pas tant avec le Curé Jacquetton qui avait prêté serment à la Constitution, qu'avec son Vicaire l'abbé Verrier, qui s'était rétracté et que la Municipalité chassa, et aussi les cérémonies aussi somptueuses que grotesques en l'honneur de l'Etre Suprême et à la mort de Mirabeau.
Je délaisserai l'histoire pittoresque de Montagny, et notamment la requête des habitants en 1807, à l'effet d'avoir un garde pour surveiller les chèvres, et l'inauguration du train Renard, pour rendre un dernier hommage au passé en rappelant les grandes familles de Montagny, ses curés, ses maires, puisque nous avons les registres d'état-civil depuis 1660, et que, comme on le sait, les curés ont tenu ces registres jusqu'à la Révolution (1792).
GRANDES FAMILLES
La famille Déchelette, qui donna un évêque né à Montagny, plusieurs savants et de grands industriels.
La famille Devillaine, bienfaitrice du pays. Et toutes ces autres familles qui ont donné de valeureux citoyens, d'excellents chefs de famille, et souvent de bons prêtres ou religieux : Moulin, Beluze, Rivière, Gardet, Badolle, Dessertines, Chavanis, Déchavanne, Grosdenis, Chollet, Plasse, Patay, Vaginay, Monrocher, Constantin, Berchoux, Auroux, Berjat, Destre, Pétras, Démichel, Laffray, Vivière, etc...
Qu'on m'excuse de ne les nommer toutes, j'ai pris les plus anciennement mentionnées.
SES CURÉS: (années de nomination).
En 1482, Tricaud (cure de Montagny et d'Ecoches !...), en 1645, Morestain. Puis Gondras, 1671, de Damas de la Villette, 1675» Delpeuch, 1697, Saclier» 1703» Bonnet de Saint-Héran, 1707. Coutin, 1729, Devillaine, 1747, Jacquetton 1768 à 1792.
Au Concordat, en 1901 Mermet, Duperron 1818, Nourrisson 1838, Marcel 1855, Bail 1877, Bourrat 1884, Joseph Bourrat 1894, Dussurgey 1901, Brun 1926, Fayolle 1948.
VICAIRES, DEPUIS 1900 : Durand 1895, Crozier 1902-1923, Valarin 1903, Chassagnon 1911» Néel 1923, Dumas 1927. SES MAIRES: Sous la Révolution, agents municipaux, alternativement :
B. Moulin, B. Déchelette, Baluze, Gardet, Marcellin Moulin (maire et député), Cl. Moulin. Puis J. Devillaine 1709, E. Devillaine 1814, Pétra 1830, C.M. Dugoujard 1842, Docteur Pétra 1861, J. Dugoujard 1875, St. Déchelette 1875, Journet 1880, Jules Dugounard (deuxième mandat) 1888, J.Déchelette 1902 (maire et député), Desseignez 1919, L. Cholet 1925» Patay 1945, Brachet 1947, Mme Gardette 1953, P. Rivière 1965, (maire et député).
MONUMENTS
Si nous n'avons pas hélas, de choses très précieuses ou très anciennes, du moins avons-nous un très ensemble de monuments dignes d'intérêt.
L'EGLISE : Comme une nef au-dessus des eaux, mais ici les flots mouvants sont les "ondulations de la verdure, des champs, des prairies, et des bois" comme le dit, si justement, l'abbé Prájoux.
Je rappellerai seulement que sa reconstruction décidée en 1835» fut effectuée en 1841-1842, presque sur l'emplacement de l'ancienne, et sur l'ancien cimetière.
Elle fut livrée au culte en 1842 et coûta 64.484 francs !
Le clocher fut édifiées en 1846, et quatre cloches furent fondues par Burnichon de Coutouvre, (elles furent restaurées et augmentées d'une autre en 1926).
Cette église fut consacrée le 19 avril 1847, par le Cardinal de Bonald, sous le vocable de Saint-Sulpice et de l'Immaculée-Conception, en présence de 50 prêtres, du Sous-préfet, des 2.000 habitants de Montagny et de ceux des communes voisines. Le curé était M. Nourrisson qui fit l'avance d'une partie des frais.
En 1862, furent placées les boiseries du Chœur, qui coûtèrent 1’514 francs, grâce en partie à un legs de M. de Villaine. Les fonts baptismaux datent de 1854, le crépissage, de 1897.
L'orgue (ancienne orgue de Rive-de-Gier), fut donnée en 1891, par l'abbé Benoît Gardet, alors curé de cette ville. Vitraux et table de communion furent placés après.
Rappelons le pénible épisode de l'inventaire du 3 mars 1906, le Percepteur s'avançant dans l'église et arrêté par les nobles protestations de M. le Curé et de M. F. de Villaine et G.Déchelette.
Mentionnons enfin les améliorations apportées par M. le Curé Fayolle (restauration des orgues, chauffage, sonorisation), sans oublier les 45 ans d'exercice de Joannès Démurger, sacristain.
LES CROIX :
Montagny possède une quinzaine de croix de mission ou votives, telle la Croix Faisan au plan de la Perche, érigée à l'endroit où A. Faisan fut victime d'un accident de cheval, et où sa mère venait faire l'aumône.
Certaines sont très anciennes. Il devrait y en avoir plus, mais la municipalité "sans-culottes" de Montagny en avait ordonné la destruction par arrêté du 16 frimaire an II.
LA MAIRIE :
Bâtiment coquet et bien situé, construit en 1881, restauré en 1951.
LE MONUMENT AUX MORTS :
Érigé en 1919, rappelle le sacrifice de 56 enfants de Montagny pendant la Grande Guerre, et de 5 au cours de la deuxième. Rien n'est plus émouvant ni plus hautement symbolique que de voir l'ombre de la mairie et celle de l'église le couvrir chaque jour pieusement.
Mentionnons encore : la Salle des Fêtes, la Fontaine (1904) et notons que Montagny possédait un bon théâtre, un bon cinéma. Rappelons que le cimetière actuel créé en 1813 a été agrandi.
CHATEAUX :
Montagny, pays de seigneurs, se devait d'être pays de châteaux. Il est probable que jadis ceux-ci étaient plus à l'est que le pays actuel. C'étaient, bien sûr, la Pra et Essertines, la maison forte de Gondras, et peut-être la Perrière.
Les châteaux modernes sont nombreux t château de la Roche (1786) de Villaine ; château d'Armont (1842) Déchelette ; des Varennes (1850) héritiers Beluze ; du Creux (1860) Déchelette ; de la Gonnetterie (1867) Cholet ; de Léva (1894) Déchelette à la place d'une ancienne maison forte.
INDUSTRIE :
Les origines du tissage à Montagny sont anciennes. En 1789, Marcellin Moulin avait créé les premiers ateliers et en 1790 M. Chaverondier fonda une filature qui, menacée par les rouets (sic) fut transportée à St-Germain-Laval, puis à Roanne vers 1798. Plus tard; des ateliers familiaux ou boutiques furent créés. En 1848, on comptait 250 métiers tant dans le bourg qu'à la campagne. Mais ce fut surtout grâce à la famille Déchelette dont ce fut la grande oeuvre tant au siècle dernier qu'au cours de celui-ci, et notamment par la construction des usines (usine A en 1887 par Joseph Déchelette, usine B en 1908 par Joannès Déchelette).
AGRICULTURE :
C'est, bien entendu, la grande ressource, la grande activité du pays. Au recensement de 1667, Montagny était déjà porté "Pays bon a blé avec 169 feux".
Rendons hommage aux ancêtres qui ont cultivé avec amour leur terre natale, ainsi qu'à ceux qui maintiennent aujourd'hui l'honneur et la valeur de la profession.
En fait, Montagny est à présent un pays au sol assez fertile dans l'ensemble, mais très varié, avec prédominance d'argile et de silice. Pays de polyculture avec nette supériorité de l'élevage .
TOURISME :
Montagny, admirablement situé, permet de nombreuses promenades charmantes. Du château d'eau actuel, la vue est splendide et permet de découvrir 60 clochers ! A 90 Km. de Vichy, 16 km de Roanne, 70 km de Lyon, 63 km de Villefranche, Montagny est bien situé pour permettre les célèbres circuits touristiques d'Auvergne, et aussi, tout près, le circuit savoureux et pittoresque des Caveaux du Beaujolais.
Il est surprenant que ce pays ne soit pas plus connu comme cure de repos et de grand air. Déjà les colonies de vacances de Léva et de la Bruyère sont florissantes.
SOCIETES :
Si la vitalité d'un pays se mesure à celle de ses sociétés, que dire de l'excellence du pays sur ce point !
Rappelons d'abord la mémoire de deux sociétés fameuses : la Fanfare et la "Jeanne d'Arc".
POPULATION :
En 1793; Montagny comptait 1325 habitants.
En 1895 = 2.500. En 1903 = 2001. En 1911 = 1892. En 1917 = 1700. En 1919 = 1.500. En 1924 = 1390. En 1935 = 1349. En 1943 = 1280. En 1952 :=1.220 et en 1958 = 1254.
Pays de vertes collines
(Texte de Mr. Michel Déchelette)
I. Le village au sortir de la guerre
C'est un pays de collines verdoyantes, incliné en pente douce vers le bassin de Roanne où s'épanouit la Loire, barré à l'horizon par la chaîne des Monts de la Madeleine.
De vastes étendues de prairies, coupées de haies, avec quelques zones boisées plus sombres dans des plis de terrain. Ici et là, sous le soleil, les taches blanches de bœufs charolais, paissant paisiblement l'herbe grasse, et les taches rouges des toits de tuile de quelques grosses fermes solidement ancrées au sol: silhouette verticale et carrée de l'habitation, silhouette en longueur de la grange.
Sur les hauteurs, Montagny est un gros village perché au sommet d'une colline. Le haut clocher d'ardoise se dresse dans le ciel; les maisons au toit de tuile s'accrochent à flanc de coteau, serrées autour de l'église. Ça monte de tous côtés jusqu’au village qu’on vienne de Roanne, de Coutouvre ou de Thizy, et cela monte encore en direction du cimetière et de La Gresle.
Montagny est un village de paysans et de tisserands, entourés de commerçants et d'artisans, implanté au tout début des monts du Beaujolais, entre Loire et Rhône, aux confins Nord du Massif Central. Roanne est à 15 kilomètres, Thizy à 8 et Lyon à 75. C'est une région où l'industrie textile s'est développée depuis plus de deux siècles. Ses tissus à petits carreaux, blancs, bleus, rosés, en coton tissé teint se sont acquis une solide réputation sous les appellations de Vichy ou zéphyr. Chaque village, ou presque, a son usine de tissage.
Le village s'étend le long de la route nationale de Roanne à Thizy et le long de la route de La Gresle et s'étale autour de la grande place toute en pente et de deux petites places, la place de l'église et la place du puits. L'imposante nef de l'église domine le bas de la grande place où sont implantées la mairie et la salle des fêtes. Le monument aux morts est à deux pas, ainsi qu'une grande fontaine circulaire.
Les maisons sont hautes, couvertes par un toit à quatre pentes. La pierre du pays est dure à l’œil, d'un orange foncé. Les façades en pierres sont tristes, austères. D'autres sont recouvertes d'un crépi rugueux, coloré de gris, de marron ou de rose.
Au pied de la colline, deux usines témoignent de l'activité textile du village, dans le passé et le présent. L'usine A a été agrandie en 1885, l'usine B a été construite en 1908. En été, les portes des ateliers sont ouvertes et on entend «battre » les métiers.
Mais on entend aussi chanter les coqs, siffler les merles et aboyer les chiens. Au-delà du «bourg», c'est la campagne: les prairies s'étendent de collines en collines.
C'est un pays rude.
Le climat est dur. On est dans le massif central. Les hivers sont froids - on est à 500 mètres d'altitude - avec souvent de la neige; les étés sont chauds, les prairies prenant une couleur verdâtre et terne de paillasson.
Les gens sont durs à la tâche et économes, éleveurs de bêtes à viande, artisans, commerçants et ouvriers du textile: tisseurs et «gareurs» de l'usine, petits «façonniers » indépendants. La population a atteint 2 100 habitants avant de se fixer autour de 1 100 depuis plus de cinquante ans.
Beaucoup de maisons sont austères avec leur façade en pierre et leur toit peu pentu en tuile mécanique. Les logements manquent de confort. Beaucoup de montagnards habitent de petits appartements dans de hautes maisons de deux ou trois étages. La cuisinière au bois et au charbon sert à la cuisine, et au chauffage avec éventuellement l'appoint d'un poêle.
Les cabinets sont encore souvent au fond du jardin. Toutes les maisons ont l'électricité mais ont-elles toutes l'eau courante? Le tout à l'égout n'existe pas. Les femmes font bouillir le linge dans de grosses lessiveuses; il y a un lavoir aux cités, mais sert-il encore? Les lave-linge n'existent pas; très peu de gens ont un réfrigérateur.
La vie du bourg est rythmée par les sirènes des usines et la procession des ouvriers et ouvrières qui gagnent ou quittent le travail et par le va-et-vient des enfants autour des trois écoles. L'arrivée des autocars Buchet, qui viennent de Roanne ou Thizy, met aussi un peu d'animation. Le matin et le soir, des personnes convergent vers la ferme du Creux, tout au bas de la grande place, pour chercher du lait frais. Dans les fermes, dispersées dans la campagne, on s'active aux travaux des champs au rythme des saisons.
A la sortie de la guerre, on va à pied, à bicyclette, ou en charrette tiré e par un cheval, rarement en voiture ou en motocyclette. En 1940, les voitures étaient encore rares et certaines ont été réquisitionnées par la milice. En 1945/47 le village compte quelques voitures: Hotchkiss, Renault (Celtaquatre, Juvaquatre, Viva Grand Sport), Citroën (B14 - 15 CV). Le docteur Convert a une minuscule Simca 5. Monsieur Balmet instituteur a une moto qu'il attelle à une remorque pour transporter ses ruches. Les autocars Buchet font quatre rotations par jour en direction, de Roanne, Thizy et Cours. Ils sont souvent bondés et transportent sur l'impériale bien des colis, y compris des cages contenant des volailles ou des lapins. Les grands déplacements sont rares et se font en train, à partir de Roanne ou de Saint Victor.
Le village vit des produits de la terre. Chacun ou presque possède son jardin et s'active, dès l'arrivée du printemps, à cultiver ses légumes. Montagny est un pays de bonne cuisine, dans le prolongement de Lyon: cervelas, «sabrenard» , saucisson sec, volaille ou lapin, veau et bœuf. Dans les fermes on tue le cochon, plus rarement un veau, pour préparer rôtis, terrines, pâtés de tête, boudin, saucissons, jambons, lard et petit salé que l'on conserve au saloir. La graisse est fondue et conservée dans de gros pots en grès, on fait de même avec les œufs. Aux beaux jours, les femmes font des confitures et mettent en bocaux les légumes: tomates, haricots verts, petits pois.
L'ambiance du village semble détendue, sauf au moment des élections.
Chacun vaque à ses occupations.
Les agriculteurs sont surtout éleveurs, naisseurs et emboucheurs, de bêtes à viande, les blanches charolaises. Les soins aux bêtes sont prenants, chaque jour. L'année est marquée par les gros travaux: les labours d'automne, les foins au mois de juin souvent perturbés par la pluie, les moissons en juillet et les battages en août.
On coupe les foins en juin à la faucheuse (marque Puzenat) tirée par un cheval, en supputant une période de beau temps (les prévisions météo n'existent pas). On laisse sécher sur le sol, on retourne éventuellement le foin, à la fourche ou à la machine, puis on forme des andains à la râteleuse. On charge le foin sur un char, en vrac à la fourche, enfin on le rentre en vrac à «la fenière», en le salant par couches.
On utilise pour les labours des bœufs attelés sous le joug, charolais ou parfois magnifiques Salers à la robe roux foncé, aux cornes imposantes. Les travaux légers se font avec un cheval.
La moisson se fait à la moissonneuse-lieuse tirée par une paire de bœufs; la machine coupe les tiges de blé, orge ou avoine et les assemble en gerbes liées par une ficelle. On regroupe les gerbes en moyettes et on les laisse sécher sur le champ. Bientôt on les charrie jusqu'à l'aire de battage où on élève des meules et des «paillis».
Les battages réunissent dès l'aube une quinzaine d'hommes autour de la batteuse, installée dès la veille, et qu'entraîne un vieux tracteur par l'intermédiaire d'une très large et très longue courroie qui chuinte en tournant. Les hommes s'activent autour de la machine : lanceurs de gerbes, engraineurs sur le plateau de la batteuse, porteurs de sacs et porteurs de «blous» (les balles). On travaille beaucoup, en plein soleil, on mange de la charcutaille, et on n'oublie pas de boire. Les femmes aussi ne chôment pas, à la cuisine. Le soir la batteuse repart tirée par deux paires de bœufs.
Dans le prolongement de l'agriculture, le village compte deux maréchaux-ferrants, un bourrelier et un charron qui fabrique des chars, charrettes et tombereaux et ferre à chaud les grandes roues en bois.
D'autres artisans ont leur activité dans la commune: un maçon, un charpentier, un menuisier, un serrurier, un plombier, un électricien, un garagiste, un sabotier, un cordonnier, un tailleur, une modiste, deux coiffeurs et n'oublions pas cinq à six «façonniers» et quelques couturières (les demoiselles Rambaut et autres).
L'industrie textile est représentée par les Tissages Déchelette Frères qui emploient de l'ordre de 250 personnes et un confectionneur, Monsieur Escoffier, qui a peut-être une vingtaine de salariés.
Il n'y a pas de médecin. On fait appel à celui de Bourg de Thizy, le petit docteur Convert. L'hospice est tenu par des sœurs, il héberge des vieillards malades. Une sœur tient le dépôt de pharmacie. Une demoiselle Lagier fait les piqûres.
Les enfants vont en classe à l'école libre ou à l'école publique. L'école des filles est tenue par des sœurs de la congrégation Saint Charles en robe noire et cornettes blanches. Elle est juste à côté de l'église. L'école des garçons, aux Cours Martin, est dirigée par Monsieur Balmet et sa femme. «Le père Balmet » est par ailleurs apiculteur et joue de l'orgue à l'église. L'école publique, «la laïque », est mixte.
En ces années d'immédiat après-guerre, très peu de jeunes de Montagny vont au-delà du «certificat». L’école est obligatoire jusqu'à quatorze ans. En 1950, seuls fréquentent un collège à Roanne, à partir de la sixième, les enfants du notaire et de l'industriel textile et deux ou trois enfants de commerçants ou d'artisans. Le fils d'un immigré Italien va à «l'école pratique» à Roanne.
Les distractions sont celles de la campagne.
Le jardinage d'abord, mais c'est aussi une nécessité pour beaucoup.
Aux beaux jours, on dispute des parties de boules, à la lyonnaise, sur les jeux de boules des cafés - chez Pontille, chez Deville - et dans les hameaux. Pointeurs et tireurs des deux camps s'affrontent à force de boules ou de «canons» de vin rouge: le père Frade, Jean Mollon, «l' Eugène Dupuis » ...et bien d'autres.
La pêche a ses adeptes sur les bords des étangs de la commune, chez Constantin, chez Devilaine ou «aux quatre vents». Il faut de la patience et de l'attention pour pêcher carpes, gardons ou tanches. Le père Frade est le champion incontesté de la pêche à la grenouille.
La chasse a ses passionnés qui, avec leurs chiens courants, de race Beagle, arpentent la campagne, sur les terrains de «la communale», pour traquer lapins, lièvres ou perdrix, à travers prés, terres de culture, haies et bosquets. Ah le plaisir de lever un lièvre dans « les rouches» d'un fond de pré, ou une compagnie de perdreaux dans du blé noir ! Il y a de fins chasseurs qui prennent plaisir au travail de leur chien, et quelques «viandards» prêts à tirer un lièvre au gîte ou un canard sur l'eau. Il n'est pas rare que l'on revienne bredouille, ce qui donne lieu à des plaisanteries.
Le dimanche, la messe de 10 heures est le moment des retrouvailles de la semaine. Les hommes se rendent au café. Il y a le choix : chez Poizat, Pontille, Buffin, Patay, Duclos, Billet, Deville…. Les femmes font les courses à l'épicerie - chez «la Marcelle» -, au casino ou aux coops – à la boulangerie, chez Pontille ou Deville, à la boucherie-charcuterie, chez Théo Lacroix, chez Buffin ou chez Poizat.
Les samedis soirs et les dimanches, les jeunes courent les fêtes ou les bals dans les villages des alentours. On danse aux sons d'un petit orchestre - accordéon, clarinette, saxophone - des valses musettes, rumbas, sambas ou tangos. Il faut payer son écho pour entrer, on se fait tamponner le poignet pour éviter les resquilleurs. Il arrive qu'il y ait des bagarres entre gars de communes différentes.
Les courses cyclistes attirent beaucoup de monde. Le foot fera son apparition au village un peu plus tard, sur un terrain quelque peu vallonné - mais comment trouver un terrain plat à Montagny? - à l'instigation de Monsieur Peyrotet, directeur de l'usine et de Jean Mollon, cultivateur ouvert et dynamique.
La «Jeanne d'Arc», société de gymnastique, réunit les jeunes sportifs du village pour des exercices à la barre fixe. La clique forme des tambours et des clairons. La «Jeanne d'Arc» défile en tenue blanche, à la sortie de la messe, aux sons de la fanfare, le jour de la fête de sa sainte patronne.
Une ou deux années, un groupe de théâtre joue une pièce à la salle des fêtes de la paroisse. J’ai encore des frissons revoyant l'assassin - Louis Démurger - se glisser par une fenêtre pour surprendre sa victime.
La chorale de l'église, animée par l'instituteur libre, ne manque pas de talents et s'illustre à Noël avec des chants émouvants: «le très-haut dans nos campagnes», «minuit chrétien», «II est né le divin enfant». Le père Cholet a une belle voix de basse.
La fête de Montagny a lieu en août. Les manèges s'installent sur la grande place et la place de l'église: pouse-pousse, chenille, auto-tamponneuses. Les enfants et les jeunes s'en donnent à cœur joie. Le tir à la carabine attire les hommes pour gagner une bouteille de mousseux ou une poupée. Les bistrots regorgent de monde, et pourtant ils sont nombreux. Il arrive que certains prennent une bonne cuite.
Une des attractions de la fête est le mât de cocagne, bien lisse et savonné. Des jeunes tentent de grimper au sommet pour essayer de décrocher un jambon, une bouteille ou un bouquet.
Une course cycliste est organisée le dimanche de la fête. Le coureur local, Dartevelle, ne s'illustre guère sur le circuit très accidenté qui passe par le terrible Gabaron et déclare forfait à la suite de trois crevaisons, qui lui vaudront le surnom accusateur de «boîte d'épingles».
Le lundi après-midi, toute la commune se déplace «aux quatre vents». Dans une grande prairie vallonnée une course de galop oppose six ou sept chevaux, du tout venant et un ou deux chevaux de selle.
Le mardi, la vie reprend son cours habituel: on ne peut pas toujours être à la fête.
II. A la rencontre de quelques figures du village
Place de l'église
- Le père curé, l'abbé Brun, est un homme de rigueur qui veille consciencieusement au salut de ses paroissiens. C'est un fin lettré; on dit qu'il connaît cinq langues! Il célèbre les offices - les messes du dimanche à 7 h et 11 heures, les vêpres à 14h – et anime les cérémonies marquant les grands événements de la vie: baptême, communion solennelle, mariage, enterrement. Il enseigne le catéchisme aux enfants. Ils ne sont pas toujours attentifs. L'un d'eux, muet d'habitude, lève ostensiblement la main au début d'une séance: «Monsieur le curé, il y a de la glace dans le bénitier...» c'est plus concret que le mystère de la sainte Trinité.
- La petite madame Gay et son mari sont discrets et d'une grande gentillesse. Ils tiennent boutique sur la place de l'église dans une jolie maison ancienne, l'une des rares du village. On y trouve des fruits et légumes que monsieur Gay cultive dans un grand jardin, en contrebas du champ de foire, et dans un autre situé sur la route de Roanne, en dessous de la ligne droite - l'une des rares! - à Leva.
Autour de la grande place
- La mairie. En ces années 45/50, le maire est Louis Cholet, notaire avec son gendre Jean Vivien à «la Gonneterie» au bas du village sur la route de Thizy.
Un souvenir de dépouillement au soir d'une élection: dans une enveloppe électorale, deux petites feuilles de papier de soie destiné à un usage très personnel... sans doute pour marquer la haute estime de l'électeur pour tous les candidats.
- Monsieur Missana, tout juste arrivé d'Italie habite «la petite maison». Il est peintre en bâtiment. Debout sur un escabeau, il manie avec dextérité le pinceau et chante ou siffle pour se donner du cœur à l'ouvrage. Mais ce qui nous excite, nous les enfants, et nous intrigue, c'est son piano mécanique qui joue tout seul.
- A la ferme du Creux, Henri Danière, «l'Henri», est un jardinier émérite, qui sait cultiver toutes les plantes, même les plus difficiles. Il a aussi la responsabilité d'un troupeau de laitières, des hollandaises dont il assure la traite matin et soir; il est bon éleveur. Il ne chôme pas. C'est le meilleur homme de la terre. Avec sa femme, l'énergique Claudia, ils élèvent six enfants.
- Le champ de foire.
Une fois par an peut-être, a lieu une foire aux bestiaux. Les animaux à vendre sont attachés tout autour du champ de foire et les paysans et les marchands de bestiaux font le tour pour repérer les bêtes. Acheteur et vendeur concluent une vente par une tape dans les mains - tope là! -. Les marchands de bestiaux ont d'imposants portefeuilles garnis de gros billets... de quoi acheter bien des bonbons!
Le champ de foire sert aussi quelques fois aux «bohémiens» (ou «romanichels»), de passage dans la commune, qui y installent leurs caravanes tirées par des chevaux. Les hommes font des paniers d'osier. Les femmes courent les maisons pour proposer des paniers et des dentelles, et quémander de vieux vêtements.
Il est arrivé que des bohémiens mangent un hérisson. On dit qu'ils chapardent des poules et des lapins.
Un cirque monte parfois son chapiteau sur le champ de foire pour présenter son spectacle: voltige sur des chevaux ou des poneys, exercices de gymnastique.
- Dans le bas de la grande place, la mère Pontille, petite et rondelette, se partage entre la boulangerie et le débit de boissons, dans deux salles sombres au parquet rustique. Les clients dé filent pour le pain, de gros pains longs à la croûte dorée ou d'énormes miches de pain de campagne à la croûte foncée épaisse et à la mie dense. Dans la salle du bistrot, un artisan et un paysan discutent affaire autour d'une fillette de rouge.
La bâtisse a un grand portail par lequel on accède, dans la pente, à un jeu de boules. On est au pays de la lyonnaise, Gnafron aime les boules et le beaujolais: ça fait marcher le commerce.
- Monsieur Dorieux est un grand bonhomme brun, dur à la tache. Sa femme tient un petit magasin de fruits et légumes sur la grande place, j'y ai vu les premières bananes à la sortie de la guerre. Les hommes sont avant tout pépiniéristes. Avec les années, ils deviendront des créateurs reconnus de variétés de rosés.
- Mademoiselle Verne est modiste. Les clients ne se bousculent pas pour ses chapeaux. Les femmes de la campagne n'ont pas beaucoup de temps ni sans doute beaucoup d'argent à consacrer aux élégances. Elles sont le plus souvent habillées de noir.
Allez savoir pourquoi? Mademoiselle Verne vend aussi des bonbons, et ça c'est plus intéressant pour les enfants: des berlingots, des acidulés à l'orange ou au citron, des caramels et des sucettes Pierrot Gourmand.
- Monsieur et Madame Traclet sont tous les deux coiffeurs et fort aimables. Madame officie derrière une cloison et tout le salon profite de la conversation des dames plus bavardes, comme chacun sait, que les messieurs. Côté hommes, on ne prend pas rendez-vous et il faut souvent attendre mais il y a «Miroir Sprint » avec de pleines pages de photos des coureurs du tour de France, les Bartali, Coppi, Vieto, Geminiani et autres.
- De l'autre côté de la grande place, le forgeron est à la peine, grand gaillard mâchuré par la suie et la fumée il active la forge, déjà le fer rougit, bientôt il va le battre à grands coups de marteau qui retentissent par tout le bourg.
Le cheval est attaché à l'entrée de la forge, le fer brûlant est posé sur son sabot retourné vers le ciel, la corne brûle dégageant une forte odeur. Bientôt le maréchal ferrant enfonce à coups de marteau de longs clous dans le sabot. Pauvre cheval ! pense-t-on mais, il n'a pas l'air de souffrir.
- Juste à côté de la forge, le père Poizat est un cumulard: boucher, charcutier, emboucheur et cafetier. Ses andouillettes sont réputées jusqu'à Roanne. Il possède une voiture, ce n'est pas si courant à l'époque, une Renault Celta Quatre bleue.
- Tout près de l'église, en contrebas, Marcelle Rivière tient une épicerie dans un local long et sombre, encombré de boîtes de conserves, de litres de vin rouge et de mille autres articles. La porte tinte quand on l'ouvre. «La Marcelle» est une des gazettes du village. Les enfants ont vite fait de repérer les bonbons et autres caramels. La trappe de la cave, souvent ouverte, pique la curiosité: qu'est-ce qu'il y a en bas de l'étroit escalier?
Place du puits
- Le Lili Cholet est bourrelier de métier: il confectionne colliers et harnachements pour les chevaux, il carde aussi la laine des vieux matelas pour leur redonner le confort du neuf. Il fait partie du club des cent kilos de la commune, avec «le Jules Dubuis» et «le père Patin».
Le Lili possède une vieille Renault à capote. La sortie de son garage n'est pas facile, juste dans le virage sur la rue principale. On dit qu'un jour il fait signe courtoisement à un automobiliste d'avancer au moment même où il recule... vous devinez la suite. En ces années, un accrochage ça n'est pas si fréquent et ça alimente les potins.
- Le bureau de tabac est un point central du village. On y trouve les journaux: «La Dépêche de la Loire», «le Pays Roannais», le tabac: les Gauloises, les gitanes, les paquets de tabac bleu et gris, et des articles de bazar. Les amateurs de pêche peuvent acheter toutes sortes de fils, de bouchons et d'hameçons (à trois branches pour les grenouilles) et de belles cannes à pêche en bambou qui font rêver.
- Monsieur Talvat est sabotier et sa femme tient la boutique place du Puits. En cette fin de guerre, nombreux sont ceux qui utilisent encore des sabots. Certains les portent avec des chaussons, ou avec de la paille. Il y a de gros sabots rustiques, à peine dégrossis, et de jolis sabots fins, décorés, vernis, avec une jolie bride en cuir. Il y a aussi les sabotes dont le dessus est tout en cuir noir.
L'atelier de Monsieur Talvat est dans le haut de la route de La Gresle et, tout à côté, il gare son camion: un GMC amé ricain - un mythe de la guerre, le GMC – dont on vante la puissance et dont on est tout excité d'entendre le rugissement.
Route de Roanne
- Mademoiselle Pételle tient une petite épicerie à l'angle de la route de Roanne et de la route de La Gresle. Elle vend d'excellents caramels mous mais, à cette époque les enfants n'ont pas d'argent de poche. Le nom de Pételle nous fait rire. Il en faut peu pour rire quand on est enfant.
- La femme du garagiste. Madame Rolland, est une grande et belle femme. L'entrée du garage est gardée par un énorme chien noir, un dogue allemand sans doute, dont la laisse coulisse le long d'un fil de fer. Le molosse vous laisse entrer mais, si le patron n'est pas là, vous êtes bon pour une bonne frayeur avant de ressortir.
- Le Père Pacard est une figure du village, toujours prêt à rendre service. Il répare tout, vélos, motos, voitures, machines. Il court toute la journée, les mains noires de cambouis, pour dépanner les uns et les autres. Son magasin est un capharnaüm, un bric à brac où s'entassent toutes sortes de pièces neuves ou usagées.
- Monsieur Odermatt est plombier. Il est d'origine suisse, ce qui, à cette époque, est une étrangeté. Il est marié avec une fille de Monsieur Buffin boucher-charcutier. C'est un homme très sérieux, compétent et serviable.
- La poste est un lieu peu accueillant. Au bout d'un couloir sombre on entre dans un bureau divisé en deux par une haute grille derrière laquelle se tiennent la responsable, Madame Dansette, et une employée. Outre le courrier et les mandats, ces dames ont la charge d'établir les communications téléphoniques. Il y a encore peu d'abonnés au téléphone. Pour appeler un correspondant depuis chez soi, il faut actionner une dynamo en tournant une manivelle et attendre la disponibilité - certains diront le bon vouloir - de la préposée chargée d'établir la communication. Il n'y a pas à Montagny matière pour des écoutes téléphoniques mais, les mauvaises langues disent que les postières sont au courant de toute la vie du village.
Route de Thizy
- Théo Lacroix, charcutier et boucher, tablier blanc sur un pantalon à petits carreaux bleus et blancs, vous accueille d'un sourire chaleureux et d'un cordial bonjour dans sa boutique. Les saucissons et les jambons pendent au plafond, des morceaux de viande sont posés sur le marbre de l'étal, à côté de plats contenant du boudin, du pâté de tête ou des pieds de cochon. «Qu'est ce qu'il vous fallait Madame ?» et «le Théo» rejoint le billot pour découper deux tranches de faux-filet qu'il dépose sur la balance, sur du papier sulfurisé, avant d'annoncer le prix qu'il marque avec le crayon qu'il porte sur l'oreille.
- Monsieur Rivière est serrurier. Grand, brun, petite moustache, c'est un excellent professionnel, droit et rigoureux. C'est lui qui anime la société de gymnastique, «la Jeanne d'Arc ». Son fils Stéphane est électricien, chaleureux, compétent, dynamique, il s'installera à son compte, gagnera la confiance des industriels du textile et des particuliers, et développera, bientôt aidé par son frère Louis, une affaire qui connaîtra un large succès dans tout le département.
- Monsieur Billet tient un des nombreux cafés du bourg. Il parait qu'un rat lui a fait une drôle de surprise une nuit: surpris, pris de panique, le rat est monté dans la jambe de son pyjama... Aie, aie, aie !
- Juste avant le bureau des autocars Buchet, il y a un portail avec, derrière, une cour. Je me suis fait surprendre plus d'une fois par un méchant Loulou de Poméranie – longs poils et museau pointu - qui manifestait sa hargne d'être enfermé en se précipitant sur vous en aboyant. Heureusement qu'il y avait le portail !....... mais ça n'empêchait pas le coup de sang de la surprise.
- L'hospice est tenu par des sœurs et fait également office de pharmacie. On sonne à la porte, une sœur vient ouvrir et on entre dans des locaux bien cirés, avec une bonne odeur de cire. De grandes vitrines montent jusqu'au plafond, les étagères sont garnies de vases de porcelaine ou de grands pots de verre avec un col coloré de mauve.
Chacun porte une étiquette: menthe, camomille, verveine, arnica... Enfant, on n'a d'yeux que pour un grand pot contenant de gros morceaux de gomme blancs et roses.
- Le deuxième boulanger du pays, Deville, tient aussi un café et, il a installé un jeu de boules et une tonnelle. Aux beaux jours, certains montagnards aiment bien taquiner le cochonnet, mais il faut aussi se rincer le gosier après l'effort.
- Le cordonnier, on dit aussi « le bouif », a son atelier aux Cours Martin. C'est une petite pièce sombre, pleine de désordre tout autour de la grosse machine à coudre et où traîne une odeur où se mélangent la graisse, le cuir et la colle. Sur des étagères de bois il y a plein de paires de chaussures avec chacune une étiquette.
Dans la pente, un peu plus haut, et de l'autre côté de la rue, se dresse l'atelier d’Henri Gardet. Il tisse des cotonnades «à façon » pour un industriel qui lui fournit la matière (rouleaux de chaînes et canettes), le dessin et se charge ensuite de la vente.
Route de La Gresle
- Monsieur Bernard est menuisier. On le devine à sa tenue, bleu de travail avec une longue poche sur la jambe droite du pantalon d'où émerge un mètre jaune en bois. Il porte un béret et a souvent, sur l'oreille, un gros crayon noir. Il est pressé, le travail attend dans son atelier ou sur un chantier.
- Le cimetière est quasiment le point le plus haut du village. La vue est magnifique sur le pays de Montagny, immense tapis de verdure étalé de collines en collines. Les lieux sont calmes et recueillis, comme il convient aux morts qui ont bien mérité le repos, au terme du dur chemin de la vie. Ont-ils rejoint le Royaume céleste pour la vie éternelle ? Le cimetière s'anime le jour de la Toussaint: les familles viennent se recueillir sur la tombe de leurs défunts.
Souvenons-nous des générations qui nous ont réchauffés de leur affection et nous on ouvert la voie par leur labeur.
III. La communauté rurale de Montagny au sortir de la guerre.
Montagny est un espace de la ruralité. La campagne s'étend aux portes du bourg avec ses prés et ses champs entourés de haies, ses bois, sa rivière - le Rhodon - et quelques étangs. On entend chanter les oiseaux, le clocher sonne les heures et les demies; on cultive son jardin, on pêche, on chasse. Les paysans travaillent la terre et élèvent leurs bœufs charolais, les façonniers du textile et les ouvriers des usines font battre les métiers, les artisans et les commerçants du bourg sont à la tâche, dans leur atelier ou leur magasin. Les enfants sont dans les écoles qui s'animent de leurs jeux et de leurs cris au moment des recréations.
Avec sa population de 1 100 habitants et ses divers métiers, la commune se suffit en partie à elle-même pour les besoins quotidiens, mais elle commerce aussi avec l'extérieur pour l'achat de produits manufacturés, pour l'achat du coton et pour la vente des bestiaux et des cotonnades.
Dans ce cadre restreint, on se connaît, on se salue: ce n'est pas l'anonymat de la grande ville. Tout le monde fait bon ménage, Montagny est une commune paisible, même s'il y a, comme partout, des jalousies, des inimitiés, et des rivalités de bords. Les montagnards ne sont pas des saints.
Les ouvriers des usines vont donner le coup de main dans les fermes pour les foins, les moissons et les battages. Le temps est une préoccupation pour tous, paysans et jardiniers. A la belle saison, en été, rôde l’angoisse de la sécheresse. L'agriculture continue à perdre des bras, le mouvement s'accélère, aussi des enfants de paysans s'embauchent à l'usine.
Les gens se retrouvent aux beaux jours pour bavarder sous une tonnelle ou pour jouer aux boules. Quelques-uns chassent ou pèchent entre copains. Certains font une partie de belote dans un des nombreux cafés du village. On se réunit le plus souvent autour d'une bouteille de rouge. Le vin tient une place importante pour les hommes, quelques-uns en abusent. Les ouvriers bénéficient des congés payés mais, peu ont les moyens de partir à la mer ou à la montagne.
La vie du village est marquée par les fêtes religieuses - Noël, Pâques, l'Ascension, la Pentecôte, la Fête Dieu, le 15 août, la Toussaint - par les réunions familiales à l'occasion des baptêmes, mariages et enterrements, et par la fête du village.
L'Eglise est très présente dans la vie des familles. L'école catholique - école des filles, école des garçons - scolarise peut-être les deux tiers des enfants et le catéchisme enseigne les commandements chrétiens à beaucoup des rejetons de la commune. La «Jeanne d'Arc» réunit des jeunes pour faire de la gymnastique ou jouer du tambour ou du clairon. Les deux messes du dimanche rassemblent une bonne partie de la paroisse et presque tout le monde pour Noël et Pâques (on fait ses Pâques). Les familles se réunissent, sous la protection du Dieu des chrétiens, pour les grands événements de la vie. Certaines années, la kermesse, organisé e pour aider les écoles libres, réunit tout le village ou presque autour de jeux et de comptoirs dans la propriété du Creux.
En ces années 45/50, la vie à Montagny est calme, immobile penseront certains. Le travail tient la place essentielle, les loisirs sont l'accessoire.
Les habitants mènent tous un peu la même vie, en dehors des métiers qui les différencient. Ils ont le sentiment d'appartenir à une communauté. Ils partagent pour la plupart les mêmes valeurs:
- Le respect du travail: il est une religion pour beaucoup, en particulier pour les paysans, artisans et commerçants,
- La responsabilité: «aide-toi et le ciel t'aidera»,
- Le bon sens: «les paysans ne sont pas assez savants pour raisonner de travers»,
- L'honnêteté: on est de parole, on peut se faire confiance, il y a peu de vols,
- L'attachement à la famille et à la stabilité conjugale. Le divorce est très rare, les infidélités?
- L'attachement à la patrie.
- L'instruction? L'idée que l'instruction est le premier moyen de la promotion sociale n'est sans doute par partagée par tous mais, beaucoup de familles manquent des ressources nécessaires à la prolongation des études de leurs enfants. A Montagny, l'école ne va que jusqu'au certificat d'études.
L'importance de l'éducation est par contre reconnue et les familles s'efforcent d'inculquer de bons principes à leurs enfants.
Ainsi vit Montagny dans l'immédiat après-guerre. Les jours passent, les saisons s'enchaînent, l'année est bientôt écoulée, et le compteur continue de tourner. Certaines années comptent plus que d'autres avec leur poids de joies et de peines. Chaque année a son lot de décès et de naissances.
Après le laisser-aller de l'entre-deux-guerres, la honteuse défaite de 1940 et les quatre années sous le joug allemand, la France s'est attelée, avec ses divisions habituelles, à la reconstruction et au développement de l'économie. 1945/1950 a été une période de grands efforts.
La roue tourne, rien n'est marqué dans le marbre, le monde change.
En 1950, pouvait-on pressentir les lignes de forces et les événements majeurs des cinquante années à venir? Sans doute pas.
Le char de l'histoire est en route, inexorablement, cahotant au fil des événements, poussé ou tiré par:
- L'ouverture à des idées nouvelles, l'ouverture des frontières (locales, nationales),
- Le développement de l'instruction,
- L'explosion du progrès technique et de la mécanisation,
- Le développement économique et la progression du niveau de vie:
banalisation de l'automobile, du matériel électroménager, du té lé phone, de la radio et de la télévision puis de l'informatique. Essor des loisirs et des voyages,
- La construction de l'Europe,
- La décolonisation avec les guerres d'Indochine puis d'Algérie,
- La remise en cause des valeurs dites traditionnelles, symbolisée par mai 68, et la propagation des «idées modernes»: liberté, individualisme, matérialisme, hédonisme...
Nous voilà en 2005, un demi-siècle plus tard.
La France a connu des changements profonds.
Montagny n'a pu rester en dehors de l'évolution.
La commune n'a plus le même visage qu'en 1950.
Je ne suis plus du pays et ne le connais plus dans ses tréfonds, aussi je ne peux pas en dessiner un portrait, tout juste puis-je esquisser quelques traits. Les difficultés de l'industrie textile et de l'agriculture ont fait chuter les effectifs et transformé les métiers.
Des professions ont disparu du village: maréchal-ferrant, tisserand façonnier, sabotier, cordonnier, bourrelier, modiste...
De nouvelles professions se sont implantées: médecin, pharmacien, infirmières...
La plupart des familles ont une voiture. On va à Roanne ou à Thizy pour faire des courses ou même pour travailler. Les enfants sont nombreux à aller au CES ou au lycée, à Roanne ou Thizy.
Les maisons ont été restaurées, de nouvelles maisons ont été construites.
Le chômage?
La paroisse n'a plus de curé, la pratique religieuse s'est effondrée.
Montagny vit au rythme du nouveau siècle.
Le soleil n'a pas changé le rythme des jours mais, les hommes ont accéléré la cadence. Tout bouge, pour le meilleur et pour le pire. Le monde d'hier, fermé, immobile, n'est plus.
Les figures des années 45-50 se sont éteintes. Hommage leur soit rendu!
De nouvelles générations sont aux affaires et les jeunes se forment pour la relève. La vie continue à Montagny, à la fois semblable au passé et nouvelle. Le haut clocher d'ardoise domine toujours les toits de tuile du village perché sur la hauteur. La campagne verdoyante s'étend toujours, sous le soleil, de collines en collines. A l'horizon se profile toujours la longue barre des Monts de la Madeleine !...mais, la vie a bien changé.
Une question me vient: les jeunes courent-ils encore la campagne - avec un «baladeur» peut-être? - pour observer les oiseaux, écouter leurs chants, dénicher les nids, attraper des grenouilles, manger des noisettes ou des cerises sauvages le long des haies?
(Origine du nom) du bas latin Montanosus ou Montagnosus, sans doute en raison de sa situation montagneuse, comme probablement les huit autres « Montagny » de France.
Superficie : (Cadastre rénové au 1/1/1959) 2449 hectares 68 ares 30 ca.
Altitude: 458 mètres.
Situation :
Montagny occupe une situation remarquable sur les premiers contreforts des monts du Beaujolais, dominant la plaine de Roanne. Sur la route nationales 504, et au carrefour des routes D49 (Coutouvre-Régny) et D45 (Lagresle). Longueur des voies ; route nationale 6 km, chemins départementaux 15 km ; voies communales 12 km ; chemins communaux 69 km. Total : 102 km. Ruisseaux : le Rhodon, le Trambouzin, Hameaux principaux : Roche, Châtelus, Avaize, Le Pommier.
Constitution Géologique:
Deux sorts de terrains :
a) Sédiments et produits de projection ; tufs résultant d’explosions volcaniques. D’âge carbonifère inférieur, comprenant des schistes inclinés (Le Pommier, La Rama) et des intercalations calcaires /Les Buis, vallée du Rhodon, Gondras, Roche). Conglomérat de galets de quartzite de calcaire et de porphyre (Sud de Montagny), grès de teinte variable, couches d’anthracites (près d’Essertines, sud de la Rue, Verpierre).
b) Roches éruptives, type microgranite plus récentes mais toujours de carbonifère inférieur (Collines de Montagny, Route de Thizy, La Cavetière).
Ce petit bourg si charmant toujours, d’où qu’on le découvre: imposant et fier dans l’or des couchants ; délicatement enchâssé de prés et de verdure et se découvrant dans l’azur pâle, à l’aurore, sait-il que son histoire est si belle et si riche ? Qu’il soit permis à un de ses enfants d’adoption de tourner pour vous et non sans ferveur, les pages de sa prestigieuse histoire. Et d’abord les feuillets jaunis, ou plutôt dorés, de son passé.
Son passé :
Doit-il à cette situation remarquable son indéniable importance d’antan ? Sans nul doute. Mais cette importance était constituée de trois éléments : son Abbaye, sa Seigneurie, ses Fiefs.
a) SON ABBAYE le rend déjà plus que millénaire, puisque c’est peu après la fondation de l’Abbaye Bénédictine de Charlieu, en 872, que furent fondées vers 900 – sous Charles le Simple ! – les Abbayes de Saint-Sulpice de Montagny, Saint-Pierre de Thizy et Saint-Martin de Cublize. Gros conflits d’intérêts à ce sujet entre les clergés régulier et séculier, à ce point qu’en 926, un Concile (sic) tenu à Charlieu, ordonna la restitution des églises de ces pays au Monastère de Charlieu. En tout cas, si les Bénédictins avaient le droit de nommer le Curé de Montagny, ils partageaient avec la population l’entretien de l’église : Les religieux, le Chœur : les habitants, la nef. Cette Abbaye était desservie au XIIIe siècle par un chapitre de trois prêtres. Ce fut, précisons-le bien, à cette Abbaye de Saint-Sulpice de Montagny que succéda l’église paroissiale de Saint-Sulpice de Montagny, mais les mêmes vicissitudes d’intérêts puisque, en 1729, le Curé Coutin eut un long procès avec le Prieur de Charlieu qui percevait cependant de très lourdes dîmes, au sujet de la « portion congrue » que le Prieur devait payer au Curé. Remarquons enfin ce nom de Saint-Sulpice de Montagny qui fut celui de l’Abbaye, puis de la paroisse, au cours des âges, pour dire que contrairement à une opinion très répandue, je n’ai pu trouver aucune indication prouvant que Montagny se soit appelée Saint-Sulpice de Montagne ou Saint-Sulpice-en-Beaujolais.
b) Sa Seigneurie. Il y eut aussi une famille féodale de Montagny: les Seigneurs de Montagny, qui devait être très ancienne puisque déjà, en 1030, on trouve un Roland de Montagny. Mais cette famille « tomba en quenouille » (C’est-à-dire n’eut plus que des drilles) vers la fin du règne de Saint-Louis, et sa dernière héritière remit les titres et les biens de la famille au très puissant Guichard de Montagny qui possédait d’immense biens en Bourbonnais, en Beaujolais et en Forez puisqu’en 1273 il délaissa par échange à Guy comte de Forez, le quart par indivis de la Ville de Roanne et appartenances. En 1338, Marie du Thil dame de Montagny, épousa Edouard 1er, comte de Beaujeu, et en 1355 Falconne de Montagny, épouse Arnulphe d’Urfé. Toutefois, il est certain que vers 1400 la paroisse de Montagny dépendait effectivement de la Châtellenie de Thizy, ce qui lui valut, en 1398, le rare privilège de « Chasseur la grosse bête ». On trouve, en effet, un deuxième Guichard de Montagny, Seigneurs de Thizy, en 1412 ; Germaine de Montagny, épouse d’Antoine de Vichy, en 1475 ; Claude de Montagny épouse Françoise de Semur, en 1565. Enfin, le 15 juillet 1577, Antoine de Foudras épouse Françoise de Montagny, fille de Claude « Seigneur du lieu ». Plusieurs mentions des Seigneurs de Montagny se trouvent encore jusqu’en 1750, puis cette famille d’éteignit au cours des âges.
c) Ses Fiefs. La Seigneurie de Montagny avait trois fiefs à l’origine : La Pierre (dont je n’ai retrouvé aucune trace). Peut-être la Perrière ou Verpierre, actuellement la Pra et Essertines.
La Pra (Le Pré) était le plus important puisque, très tôt, la Seigneurie de Montagny fut partie intégrante du fief de La Pra. Sous Françoise Ier (1500), les terres de Montagny et la Pra appartinrent à Antoine de Laveu, puis à sa femme Catherine Dalmais. Puis les de Rébé de Thizy en devinrent propriétaires vers 1580. Comme ils étaient du parti d’Henri IV, ils attirèrent la colère de Ligueurs qui pillèrent le château. En 1601 Jacques de Rébé, capitaine au service d’Henri IV le possédait. La Pra fut acquis ensuite, en 1620, par Madame de Pélicieux qui le revendit à Marcellin Giraud et à sa femme Damoiselle de la Courte, qui le posséda très longtemps. Enfin, les terres de La Pra devinrent la propriété des Eigneurs de l’Etouf de Pradines jusqu’à la Révolution. Le Château, incendié, était tombé en ruines sous Louis XV. Il n’en reste que de vestiges.
Essertines (dénommé ainsi à cause des buissons et taillis épineux de ce lieu). Très ancien aussi puisqu’en 1486 le chevalier Antonin de Varennes fit le dénombrement de ce fief qui appartenait à la Maison de Varennes-Rapetour « depuis quelques siècles ». En 1753, la terre d’Essertines appartenait à Benoît Déchelette, Seigneur d’Essertines, puis elle passa à la famille d’Arcy à Varennes. Vers 1700, elle est aux mains de Châtelain qui accolèrent le nom de Belleroche ou la Roche.
En 1750, elle fut la propriété d’une famille qui en prit le nom « Desserines ».
Puis en 1774, M. Roland (peut-être M. Roland de la Platiére) la racheta, et le dernier propriétaire, avant la Révolution, fut M. Mottin.
Pour en terminer sur les origines de Montagny, indiquons qu'à la Révolution c'était le marquis de l'Etouf de Pradines, qui était Seigneur de Montagny comme possesseur du fief de La Pra, ce qui prouve bien que le fief était devenu plus important que la Seigneurerie.
Le Prieur de Charlieu avait toujours les mêmes droits et pouvoirs. En 1788, le village "était du Beaujolais, archiprêtré de Beaujeu, diocèse de Mâcon, justice de La Pra, sénéchaussée de Villefranche". C'est en 1790, à la suppression des Provinces, que Montagny devint commune, du canton de Perreux, département de Rhône et Loire, puis de la Loire en 1793.
Mais au cours des âges, que de malheurs s'abattirent sur ce pauvre pays ! Pillages lors des guerres de la Ligue (1590), mise à sac de l'église en 1600 et surtout, effroyable famine de 1694.
La misère y fut telle qu'on trouvait sur les chemins, des hommes morts de faim la bouche pleine d'herbe" et on se souvient encore actuellement du : pain de fougères...
Ce fait, alors que la moyenne des décès était de 30 à 40, j'ai relevé sur nos registres, 201 décès cette annee-là!
Terrible hiver de 1709» où les arbres éclataient avec fracas. Violente épizootie de 1714, qui tua tous les chevaux, les vaches, les moutons et même les animaux de basse-cour. Il y eut des processions et des messes (auxquelles s'associa Philibert Richard de Montagny.
En 1761, 1774 et 1793. invasion de loups qui venaient rôder dans les rues.
Pillages de brigands au cours des années suivantes. Maladie contagieuse inconnue qui emporta presque tous les enfants vers 1761-1783 (84 décès en 1783), à tel point que le Curé Jacquetton rédigea une supplique pour avoir un médecin.
Et plus près de nous, en 1829, terrible hiver, le sacristain venant couper le pain à la hache à l'école, nouvellement fondée.
Aussi, les habitants de Montagny très malheureux, opprimés par la Dîme (qui se prélevait à la quatorzième gerbe), accueillirent-ils la Révolution avec empressement.
Je ne puis que mentionner les démêlés extraordinaires de la Municipalité avec le Clergé, non pas tant avec le Curé Jacquetton qui avait prêté serment à la Constitution, qu'avec son Vicaire l'abbé Verrier, qui s'était rétracté et que la Municipalité chassa, et aussi les cérémonies aussi somptueuses que grotesques en l'honneur de l'Etre Suprême et à la mort de Mirabeau.
Je délaisserai l'histoire pittoresque de Montagny, et notamment la requête des habitants en 1807, à l'effet d'avoir un garde pour surveiller les chèvres, et l'inauguration du train Renard, pour rendre un dernier hommage au passé en rappelant les grandes familles de Montagny, ses curés, ses maires, puisque nous avons les registres d'état-civil depuis 1660, et que, comme on le sait, les curés ont tenu ces registres jusqu'à la Révolution (1792).
GRANDES FAMILLES
La famille Déchelette, qui donna un évêque né à Montagny, plusieurs savants et de grands industriels.
La famille Devillaine, bienfaitrice du pays. Et toutes ces autres familles qui ont donné de valeureux citoyens, d'excellents chefs de famille, et souvent de bons prêtres ou religieux : Moulin, Beluze, Rivière, Gardet, Badolle, Dessertines, Chavanis, Déchavanne, Grosdenis, Chollet, Plasse, Patay, Vaginay, Monrocher, Constantin, Berchoux, Auroux, Berjat, Destre, Pétras, Démichel, Laffray, Vivière, etc...
Qu'on m'excuse de ne les nommer toutes, j'ai pris les plus anciennement mentionnées.
SES CURÉS: (années de nomination).
En 1482, Tricaud (cure de Montagny et d'Ecoches !...), en 1645, Morestain. Puis Gondras, 1671, de Damas de la Villette, 1675» Delpeuch, 1697, Saclier» 1703» Bonnet de Saint-Héran, 1707. Coutin, 1729, Devillaine, 1747, Jacquetton 1768 à 1792.
Au Concordat, en 1901 Mermet, Duperron 1818, Nourrisson 1838, Marcel 1855, Bail 1877, Bourrat 1884, Joseph Bourrat 1894, Dussurgey 1901, Brun 1926, Fayolle 1948.
VICAIRES, DEPUIS 1900 : Durand 1895, Crozier 1902-1923, Valarin 1903, Chassagnon 1911» Néel 1923, Dumas 1927. SES MAIRES: Sous la Révolution, agents municipaux, alternativement :
B. Moulin, B. Déchelette, Baluze, Gardet, Marcellin Moulin (maire et député), Cl. Moulin. Puis J. Devillaine 1709, E. Devillaine 1814, Pétra 1830, C.M. Dugoujard 1842, Docteur Pétra 1861, J. Dugoujard 1875, St. Déchelette 1875, Journet 1880, Jules Dugounard (deuxième mandat) 1888, J.Déchelette 1902 (maire et député), Desseignez 1919, L. Cholet 1925» Patay 1945, Brachet 1947, Mme Gardette 1953, P. Rivière 1965, (maire et député).
MONUMENTS
Si nous n'avons pas hélas, de choses très précieuses ou très anciennes, du moins avons-nous un très ensemble de monuments dignes d'intérêt.
L'EGLISE : Comme une nef au-dessus des eaux, mais ici les flots mouvants sont les "ondulations de la verdure, des champs, des prairies, et des bois" comme le dit, si justement, l'abbé Prájoux.
Je rappellerai seulement que sa reconstruction décidée en 1835» fut effectuée en 1841-1842, presque sur l'emplacement de l'ancienne, et sur l'ancien cimetière.
Elle fut livrée au culte en 1842 et coûta 64.484 francs !
Le clocher fut édifiées en 1846, et quatre cloches furent fondues par Burnichon de Coutouvre, (elles furent restaurées et augmentées d'une autre en 1926).
Cette église fut consacrée le 19 avril 1847, par le Cardinal de Bonald, sous le vocable de Saint-Sulpice et de l'Immaculée-Conception, en présence de 50 prêtres, du Sous-préfet, des 2.000 habitants de Montagny et de ceux des communes voisines. Le curé était M. Nourrisson qui fit l'avance d'une partie des frais.
En 1862, furent placées les boiseries du Chœur, qui coûtèrent 1’514 francs, grâce en partie à un legs de M. de Villaine. Les fonts baptismaux datent de 1854, le crépissage, de 1897.
L'orgue (ancienne orgue de Rive-de-Gier), fut donnée en 1891, par l'abbé Benoît Gardet, alors curé de cette ville. Vitraux et table de communion furent placés après.
Rappelons le pénible épisode de l'inventaire du 3 mars 1906, le Percepteur s'avançant dans l'église et arrêté par les nobles protestations de M. le Curé et de M. F. de Villaine et G.Déchelette.
Mentionnons enfin les améliorations apportées par M. le Curé Fayolle (restauration des orgues, chauffage, sonorisation), sans oublier les 45 ans d'exercice de Joannès Démurger, sacristain.
LES CROIX :
Montagny possède une quinzaine de croix de mission ou votives, telle la Croix Faisan au plan de la Perche, érigée à l'endroit où A. Faisan fut victime d'un accident de cheval, et où sa mère venait faire l'aumône.
Certaines sont très anciennes. Il devrait y en avoir plus, mais la municipalité "sans-culottes" de Montagny en avait ordonné la destruction par arrêté du 16 frimaire an II.
LA MAIRIE :
Bâtiment coquet et bien situé, construit en 1881, restauré en 1951.
LE MONUMENT AUX MORTS :
Érigé en 1919, rappelle le sacrifice de 56 enfants de Montagny pendant la Grande Guerre, et de 5 au cours de la deuxième. Rien n'est plus émouvant ni plus hautement symbolique que de voir l'ombre de la mairie et celle de l'église le couvrir chaque jour pieusement.
Mentionnons encore : la Salle des Fêtes, la Fontaine (1904) et notons que Montagny possédait un bon théâtre, un bon cinéma. Rappelons que le cimetière actuel créé en 1813 a été agrandi.
CHATEAUX :
Montagny, pays de seigneurs, se devait d'être pays de châteaux. Il est probable que jadis ceux-ci étaient plus à l'est que le pays actuel. C'étaient, bien sûr, la Pra et Essertines, la maison forte de Gondras, et peut-être la Perrière.
Les châteaux modernes sont nombreux t château de la Roche (1786) de Villaine ; château d'Armont (1842) Déchelette ; des Varennes (1850) héritiers Beluze ; du Creux (1860) Déchelette ; de la Gonnetterie (1867) Cholet ; de Léva (1894) Déchelette à la place d'une ancienne maison forte.
INDUSTRIE :
Les origines du tissage à Montagny sont anciennes. En 1789, Marcellin Moulin avait créé les premiers ateliers et en 1790 M. Chaverondier fonda une filature qui, menacée par les rouets (sic) fut transportée à St-Germain-Laval, puis à Roanne vers 1798. Plus tard; des ateliers familiaux ou boutiques furent créés. En 1848, on comptait 250 métiers tant dans le bourg qu'à la campagne. Mais ce fut surtout grâce à la famille Déchelette dont ce fut la grande oeuvre tant au siècle dernier qu'au cours de celui-ci, et notamment par la construction des usines (usine A en 1887 par Joseph Déchelette, usine B en 1908 par Joannès Déchelette).
AGRICULTURE :
C'est, bien entendu, la grande ressource, la grande activité du pays. Au recensement de 1667, Montagny était déjà porté "Pays bon a blé avec 169 feux".
Rendons hommage aux ancêtres qui ont cultivé avec amour leur terre natale, ainsi qu'à ceux qui maintiennent aujourd'hui l'honneur et la valeur de la profession.
En fait, Montagny est à présent un pays au sol assez fertile dans l'ensemble, mais très varié, avec prédominance d'argile et de silice. Pays de polyculture avec nette supériorité de l'élevage .
TOURISME :
Montagny, admirablement situé, permet de nombreuses promenades charmantes. Du château d'eau actuel, la vue est splendide et permet de découvrir 60 clochers ! A 90 Km. de Vichy, 16 km de Roanne, 70 km de Lyon, 63 km de Villefranche, Montagny est bien situé pour permettre les célèbres circuits touristiques d'Auvergne, et aussi, tout près, le circuit savoureux et pittoresque des Caveaux du Beaujolais.
Il est surprenant que ce pays ne soit pas plus connu comme cure de repos et de grand air. Déjà les colonies de vacances de Léva et de la Bruyère sont florissantes.
SOCIETES :
Si la vitalité d'un pays se mesure à celle de ses sociétés, que dire de l'excellence du pays sur ce point !
Rappelons d'abord la mémoire de deux sociétés fameuses : la Fanfare et la "Jeanne d'Arc".
POPULATION :
En 1793; Montagny comptait 1325 habitants.
En 1895 = 2.500. En 1903 = 2001. En 1911 = 1892. En 1917 = 1700. En 1919 = 1.500. En 1924 = 1390. En 1935 = 1349. En 1943 = 1280. En 1952 :=1.220 et en 1958 = 1254.
Pays de vertes collines
(Texte de Mr. Michel Déchelette)
I. Le village au sortir de la guerre
C'est un pays de collines verdoyantes, incliné en pente douce vers le bassin de Roanne où s'épanouit la Loire, barré à l'horizon par la chaîne des Monts de la Madeleine.
De vastes étendues de prairies, coupées de haies, avec quelques zones boisées plus sombres dans des plis de terrain. Ici et là, sous le soleil, les taches blanches de bœufs charolais, paissant paisiblement l'herbe grasse, et les taches rouges des toits de tuile de quelques grosses fermes solidement ancrées au sol: silhouette verticale et carrée de l'habitation, silhouette en longueur de la grange.
Sur les hauteurs, Montagny est un gros village perché au sommet d'une colline. Le haut clocher d'ardoise se dresse dans le ciel; les maisons au toit de tuile s'accrochent à flanc de coteau, serrées autour de l'église. Ça monte de tous côtés jusqu’au village qu’on vienne de Roanne, de Coutouvre ou de Thizy, et cela monte encore en direction du cimetière et de La Gresle.
Montagny est un village de paysans et de tisserands, entourés de commerçants et d'artisans, implanté au tout début des monts du Beaujolais, entre Loire et Rhône, aux confins Nord du Massif Central. Roanne est à 15 kilomètres, Thizy à 8 et Lyon à 75. C'est une région où l'industrie textile s'est développée depuis plus de deux siècles. Ses tissus à petits carreaux, blancs, bleus, rosés, en coton tissé teint se sont acquis une solide réputation sous les appellations de Vichy ou zéphyr. Chaque village, ou presque, a son usine de tissage.
Le village s'étend le long de la route nationale de Roanne à Thizy et le long de la route de La Gresle et s'étale autour de la grande place toute en pente et de deux petites places, la place de l'église et la place du puits. L'imposante nef de l'église domine le bas de la grande place où sont implantées la mairie et la salle des fêtes. Le monument aux morts est à deux pas, ainsi qu'une grande fontaine circulaire.
Les maisons sont hautes, couvertes par un toit à quatre pentes. La pierre du pays est dure à l’œil, d'un orange foncé. Les façades en pierres sont tristes, austères. D'autres sont recouvertes d'un crépi rugueux, coloré de gris, de marron ou de rose.
Au pied de la colline, deux usines témoignent de l'activité textile du village, dans le passé et le présent. L'usine A a été agrandie en 1885, l'usine B a été construite en 1908. En été, les portes des ateliers sont ouvertes et on entend «battre » les métiers.
Mais on entend aussi chanter les coqs, siffler les merles et aboyer les chiens. Au-delà du «bourg», c'est la campagne: les prairies s'étendent de collines en collines.
C'est un pays rude.
Le climat est dur. On est dans le massif central. Les hivers sont froids - on est à 500 mètres d'altitude - avec souvent de la neige; les étés sont chauds, les prairies prenant une couleur verdâtre et terne de paillasson.
Les gens sont durs à la tâche et économes, éleveurs de bêtes à viande, artisans, commerçants et ouvriers du textile: tisseurs et «gareurs» de l'usine, petits «façonniers » indépendants. La population a atteint 2 100 habitants avant de se fixer autour de 1 100 depuis plus de cinquante ans.
Beaucoup de maisons sont austères avec leur façade en pierre et leur toit peu pentu en tuile mécanique. Les logements manquent de confort. Beaucoup de montagnards habitent de petits appartements dans de hautes maisons de deux ou trois étages. La cuisinière au bois et au charbon sert à la cuisine, et au chauffage avec éventuellement l'appoint d'un poêle.
Les cabinets sont encore souvent au fond du jardin. Toutes les maisons ont l'électricité mais ont-elles toutes l'eau courante? Le tout à l'égout n'existe pas. Les femmes font bouillir le linge dans de grosses lessiveuses; il y a un lavoir aux cités, mais sert-il encore? Les lave-linge n'existent pas; très peu de gens ont un réfrigérateur.
La vie du bourg est rythmée par les sirènes des usines et la procession des ouvriers et ouvrières qui gagnent ou quittent le travail et par le va-et-vient des enfants autour des trois écoles. L'arrivée des autocars Buchet, qui viennent de Roanne ou Thizy, met aussi un peu d'animation. Le matin et le soir, des personnes convergent vers la ferme du Creux, tout au bas de la grande place, pour chercher du lait frais. Dans les fermes, dispersées dans la campagne, on s'active aux travaux des champs au rythme des saisons.
A la sortie de la guerre, on va à pied, à bicyclette, ou en charrette tiré e par un cheval, rarement en voiture ou en motocyclette. En 1940, les voitures étaient encore rares et certaines ont été réquisitionnées par la milice. En 1945/47 le village compte quelques voitures: Hotchkiss, Renault (Celtaquatre, Juvaquatre, Viva Grand Sport), Citroën (B14 - 15 CV). Le docteur Convert a une minuscule Simca 5. Monsieur Balmet instituteur a une moto qu'il attelle à une remorque pour transporter ses ruches. Les autocars Buchet font quatre rotations par jour en direction, de Roanne, Thizy et Cours. Ils sont souvent bondés et transportent sur l'impériale bien des colis, y compris des cages contenant des volailles ou des lapins. Les grands déplacements sont rares et se font en train, à partir de Roanne ou de Saint Victor.
Le village vit des produits de la terre. Chacun ou presque possède son jardin et s'active, dès l'arrivée du printemps, à cultiver ses légumes. Montagny est un pays de bonne cuisine, dans le prolongement de Lyon: cervelas, «sabrenard» , saucisson sec, volaille ou lapin, veau et bœuf. Dans les fermes on tue le cochon, plus rarement un veau, pour préparer rôtis, terrines, pâtés de tête, boudin, saucissons, jambons, lard et petit salé que l'on conserve au saloir. La graisse est fondue et conservée dans de gros pots en grès, on fait de même avec les œufs. Aux beaux jours, les femmes font des confitures et mettent en bocaux les légumes: tomates, haricots verts, petits pois.
L'ambiance du village semble détendue, sauf au moment des élections.
Chacun vaque à ses occupations.
Les agriculteurs sont surtout éleveurs, naisseurs et emboucheurs, de bêtes à viande, les blanches charolaises. Les soins aux bêtes sont prenants, chaque jour. L'année est marquée par les gros travaux: les labours d'automne, les foins au mois de juin souvent perturbés par la pluie, les moissons en juillet et les battages en août.
On coupe les foins en juin à la faucheuse (marque Puzenat) tirée par un cheval, en supputant une période de beau temps (les prévisions météo n'existent pas). On laisse sécher sur le sol, on retourne éventuellement le foin, à la fourche ou à la machine, puis on forme des andains à la râteleuse. On charge le foin sur un char, en vrac à la fourche, enfin on le rentre en vrac à «la fenière», en le salant par couches.
On utilise pour les labours des bœufs attelés sous le joug, charolais ou parfois magnifiques Salers à la robe roux foncé, aux cornes imposantes. Les travaux légers se font avec un cheval.
La moisson se fait à la moissonneuse-lieuse tirée par une paire de bœufs; la machine coupe les tiges de blé, orge ou avoine et les assemble en gerbes liées par une ficelle. On regroupe les gerbes en moyettes et on les laisse sécher sur le champ. Bientôt on les charrie jusqu'à l'aire de battage où on élève des meules et des «paillis».
Les battages réunissent dès l'aube une quinzaine d'hommes autour de la batteuse, installée dès la veille, et qu'entraîne un vieux tracteur par l'intermédiaire d'une très large et très longue courroie qui chuinte en tournant. Les hommes s'activent autour de la machine : lanceurs de gerbes, engraineurs sur le plateau de la batteuse, porteurs de sacs et porteurs de «blous» (les balles). On travaille beaucoup, en plein soleil, on mange de la charcutaille, et on n'oublie pas de boire. Les femmes aussi ne chôment pas, à la cuisine. Le soir la batteuse repart tirée par deux paires de bœufs.
Dans le prolongement de l'agriculture, le village compte deux maréchaux-ferrants, un bourrelier et un charron qui fabrique des chars, charrettes et tombereaux et ferre à chaud les grandes roues en bois.
D'autres artisans ont leur activité dans la commune: un maçon, un charpentier, un menuisier, un serrurier, un plombier, un électricien, un garagiste, un sabotier, un cordonnier, un tailleur, une modiste, deux coiffeurs et n'oublions pas cinq à six «façonniers» et quelques couturières (les demoiselles Rambaut et autres).
L'industrie textile est représentée par les Tissages Déchelette Frères qui emploient de l'ordre de 250 personnes et un confectionneur, Monsieur Escoffier, qui a peut-être une vingtaine de salariés.
Il n'y a pas de médecin. On fait appel à celui de Bourg de Thizy, le petit docteur Convert. L'hospice est tenu par des sœurs, il héberge des vieillards malades. Une sœur tient le dépôt de pharmacie. Une demoiselle Lagier fait les piqûres.
Les enfants vont en classe à l'école libre ou à l'école publique. L'école des filles est tenue par des sœurs de la congrégation Saint Charles en robe noire et cornettes blanches. Elle est juste à côté de l'église. L'école des garçons, aux Cours Martin, est dirigée par Monsieur Balmet et sa femme. «Le père Balmet » est par ailleurs apiculteur et joue de l'orgue à l'église. L'école publique, «la laïque », est mixte.
En ces années d'immédiat après-guerre, très peu de jeunes de Montagny vont au-delà du «certificat». L’école est obligatoire jusqu'à quatorze ans. En 1950, seuls fréquentent un collège à Roanne, à partir de la sixième, les enfants du notaire et de l'industriel textile et deux ou trois enfants de commerçants ou d'artisans. Le fils d'un immigré Italien va à «l'école pratique» à Roanne.
Les distractions sont celles de la campagne.
Le jardinage d'abord, mais c'est aussi une nécessité pour beaucoup.
Aux beaux jours, on dispute des parties de boules, à la lyonnaise, sur les jeux de boules des cafés - chez Pontille, chez Deville - et dans les hameaux. Pointeurs et tireurs des deux camps s'affrontent à force de boules ou de «canons» de vin rouge: le père Frade, Jean Mollon, «l' Eugène Dupuis » ...et bien d'autres.
La pêche a ses adeptes sur les bords des étangs de la commune, chez Constantin, chez Devilaine ou «aux quatre vents». Il faut de la patience et de l'attention pour pêcher carpes, gardons ou tanches. Le père Frade est le champion incontesté de la pêche à la grenouille.
La chasse a ses passionnés qui, avec leurs chiens courants, de race Beagle, arpentent la campagne, sur les terrains de «la communale», pour traquer lapins, lièvres ou perdrix, à travers prés, terres de culture, haies et bosquets. Ah le plaisir de lever un lièvre dans « les rouches» d'un fond de pré, ou une compagnie de perdreaux dans du blé noir ! Il y a de fins chasseurs qui prennent plaisir au travail de leur chien, et quelques «viandards» prêts à tirer un lièvre au gîte ou un canard sur l'eau. Il n'est pas rare que l'on revienne bredouille, ce qui donne lieu à des plaisanteries.
Le dimanche, la messe de 10 heures est le moment des retrouvailles de la semaine. Les hommes se rendent au café. Il y a le choix : chez Poizat, Pontille, Buffin, Patay, Duclos, Billet, Deville…. Les femmes font les courses à l'épicerie - chez «la Marcelle» -, au casino ou aux coops – à la boulangerie, chez Pontille ou Deville, à la boucherie-charcuterie, chez Théo Lacroix, chez Buffin ou chez Poizat.
Les samedis soirs et les dimanches, les jeunes courent les fêtes ou les bals dans les villages des alentours. On danse aux sons d'un petit orchestre - accordéon, clarinette, saxophone - des valses musettes, rumbas, sambas ou tangos. Il faut payer son écho pour entrer, on se fait tamponner le poignet pour éviter les resquilleurs. Il arrive qu'il y ait des bagarres entre gars de communes différentes.
Les courses cyclistes attirent beaucoup de monde. Le foot fera son apparition au village un peu plus tard, sur un terrain quelque peu vallonné - mais comment trouver un terrain plat à Montagny? - à l'instigation de Monsieur Peyrotet, directeur de l'usine et de Jean Mollon, cultivateur ouvert et dynamique.
La «Jeanne d'Arc», société de gymnastique, réunit les jeunes sportifs du village pour des exercices à la barre fixe. La clique forme des tambours et des clairons. La «Jeanne d'Arc» défile en tenue blanche, à la sortie de la messe, aux sons de la fanfare, le jour de la fête de sa sainte patronne.
Une ou deux années, un groupe de théâtre joue une pièce à la salle des fêtes de la paroisse. J’ai encore des frissons revoyant l'assassin - Louis Démurger - se glisser par une fenêtre pour surprendre sa victime.
La chorale de l'église, animée par l'instituteur libre, ne manque pas de talents et s'illustre à Noël avec des chants émouvants: «le très-haut dans nos campagnes», «minuit chrétien», «II est né le divin enfant». Le père Cholet a une belle voix de basse.
La fête de Montagny a lieu en août. Les manèges s'installent sur la grande place et la place de l'église: pouse-pousse, chenille, auto-tamponneuses. Les enfants et les jeunes s'en donnent à cœur joie. Le tir à la carabine attire les hommes pour gagner une bouteille de mousseux ou une poupée. Les bistrots regorgent de monde, et pourtant ils sont nombreux. Il arrive que certains prennent une bonne cuite.
Une des attractions de la fête est le mât de cocagne, bien lisse et savonné. Des jeunes tentent de grimper au sommet pour essayer de décrocher un jambon, une bouteille ou un bouquet.
Une course cycliste est organisée le dimanche de la fête. Le coureur local, Dartevelle, ne s'illustre guère sur le circuit très accidenté qui passe par le terrible Gabaron et déclare forfait à la suite de trois crevaisons, qui lui vaudront le surnom accusateur de «boîte d'épingles».
Le lundi après-midi, toute la commune se déplace «aux quatre vents». Dans une grande prairie vallonnée une course de galop oppose six ou sept chevaux, du tout venant et un ou deux chevaux de selle.
Le mardi, la vie reprend son cours habituel: on ne peut pas toujours être à la fête.
II. A la rencontre de quelques figures du village
Place de l'église
- Le père curé, l'abbé Brun, est un homme de rigueur qui veille consciencieusement au salut de ses paroissiens. C'est un fin lettré; on dit qu'il connaît cinq langues! Il célèbre les offices - les messes du dimanche à 7 h et 11 heures, les vêpres à 14h – et anime les cérémonies marquant les grands événements de la vie: baptême, communion solennelle, mariage, enterrement. Il enseigne le catéchisme aux enfants. Ils ne sont pas toujours attentifs. L'un d'eux, muet d'habitude, lève ostensiblement la main au début d'une séance: «Monsieur le curé, il y a de la glace dans le bénitier...» c'est plus concret que le mystère de la sainte Trinité.
- La petite madame Gay et son mari sont discrets et d'une grande gentillesse. Ils tiennent boutique sur la place de l'église dans une jolie maison ancienne, l'une des rares du village. On y trouve des fruits et légumes que monsieur Gay cultive dans un grand jardin, en contrebas du champ de foire, et dans un autre situé sur la route de Roanne, en dessous de la ligne droite - l'une des rares! - à Leva.
Autour de la grande place
- La mairie. En ces années 45/50, le maire est Louis Cholet, notaire avec son gendre Jean Vivien à «la Gonneterie» au bas du village sur la route de Thizy.
Un souvenir de dépouillement au soir d'une élection: dans une enveloppe électorale, deux petites feuilles de papier de soie destiné à un usage très personnel... sans doute pour marquer la haute estime de l'électeur pour tous les candidats.
- Monsieur Missana, tout juste arrivé d'Italie habite «la petite maison». Il est peintre en bâtiment. Debout sur un escabeau, il manie avec dextérité le pinceau et chante ou siffle pour se donner du cœur à l'ouvrage. Mais ce qui nous excite, nous les enfants, et nous intrigue, c'est son piano mécanique qui joue tout seul.
- A la ferme du Creux, Henri Danière, «l'Henri», est un jardinier émérite, qui sait cultiver toutes les plantes, même les plus difficiles. Il a aussi la responsabilité d'un troupeau de laitières, des hollandaises dont il assure la traite matin et soir; il est bon éleveur. Il ne chôme pas. C'est le meilleur homme de la terre. Avec sa femme, l'énergique Claudia, ils élèvent six enfants.
- Le champ de foire.
Une fois par an peut-être, a lieu une foire aux bestiaux. Les animaux à vendre sont attachés tout autour du champ de foire et les paysans et les marchands de bestiaux font le tour pour repérer les bêtes. Acheteur et vendeur concluent une vente par une tape dans les mains - tope là! -. Les marchands de bestiaux ont d'imposants portefeuilles garnis de gros billets... de quoi acheter bien des bonbons!
Le champ de foire sert aussi quelques fois aux «bohémiens» (ou «romanichels»), de passage dans la commune, qui y installent leurs caravanes tirées par des chevaux. Les hommes font des paniers d'osier. Les femmes courent les maisons pour proposer des paniers et des dentelles, et quémander de vieux vêtements.
Il est arrivé que des bohémiens mangent un hérisson. On dit qu'ils chapardent des poules et des lapins.
Un cirque monte parfois son chapiteau sur le champ de foire pour présenter son spectacle: voltige sur des chevaux ou des poneys, exercices de gymnastique.
- Dans le bas de la grande place, la mère Pontille, petite et rondelette, se partage entre la boulangerie et le débit de boissons, dans deux salles sombres au parquet rustique. Les clients dé filent pour le pain, de gros pains longs à la croûte dorée ou d'énormes miches de pain de campagne à la croûte foncée épaisse et à la mie dense. Dans la salle du bistrot, un artisan et un paysan discutent affaire autour d'une fillette de rouge.
La bâtisse a un grand portail par lequel on accède, dans la pente, à un jeu de boules. On est au pays de la lyonnaise, Gnafron aime les boules et le beaujolais: ça fait marcher le commerce.
- Monsieur Dorieux est un grand bonhomme brun, dur à la tache. Sa femme tient un petit magasin de fruits et légumes sur la grande place, j'y ai vu les premières bananes à la sortie de la guerre. Les hommes sont avant tout pépiniéristes. Avec les années, ils deviendront des créateurs reconnus de variétés de rosés.
- Mademoiselle Verne est modiste. Les clients ne se bousculent pas pour ses chapeaux. Les femmes de la campagne n'ont pas beaucoup de temps ni sans doute beaucoup d'argent à consacrer aux élégances. Elles sont le plus souvent habillées de noir.
Allez savoir pourquoi? Mademoiselle Verne vend aussi des bonbons, et ça c'est plus intéressant pour les enfants: des berlingots, des acidulés à l'orange ou au citron, des caramels et des sucettes Pierrot Gourmand.
- Monsieur et Madame Traclet sont tous les deux coiffeurs et fort aimables. Madame officie derrière une cloison et tout le salon profite de la conversation des dames plus bavardes, comme chacun sait, que les messieurs. Côté hommes, on ne prend pas rendez-vous et il faut souvent attendre mais il y a «Miroir Sprint » avec de pleines pages de photos des coureurs du tour de France, les Bartali, Coppi, Vieto, Geminiani et autres.
- De l'autre côté de la grande place, le forgeron est à la peine, grand gaillard mâchuré par la suie et la fumée il active la forge, déjà le fer rougit, bientôt il va le battre à grands coups de marteau qui retentissent par tout le bourg.
Le cheval est attaché à l'entrée de la forge, le fer brûlant est posé sur son sabot retourné vers le ciel, la corne brûle dégageant une forte odeur. Bientôt le maréchal ferrant enfonce à coups de marteau de longs clous dans le sabot. Pauvre cheval ! pense-t-on mais, il n'a pas l'air de souffrir.
- Juste à côté de la forge, le père Poizat est un cumulard: boucher, charcutier, emboucheur et cafetier. Ses andouillettes sont réputées jusqu'à Roanne. Il possède une voiture, ce n'est pas si courant à l'époque, une Renault Celta Quatre bleue.
- Tout près de l'église, en contrebas, Marcelle Rivière tient une épicerie dans un local long et sombre, encombré de boîtes de conserves, de litres de vin rouge et de mille autres articles. La porte tinte quand on l'ouvre. «La Marcelle» est une des gazettes du village. Les enfants ont vite fait de repérer les bonbons et autres caramels. La trappe de la cave, souvent ouverte, pique la curiosité: qu'est-ce qu'il y a en bas de l'étroit escalier?
Place du puits
- Le Lili Cholet est bourrelier de métier: il confectionne colliers et harnachements pour les chevaux, il carde aussi la laine des vieux matelas pour leur redonner le confort du neuf. Il fait partie du club des cent kilos de la commune, avec «le Jules Dubuis» et «le père Patin».
Le Lili possède une vieille Renault à capote. La sortie de son garage n'est pas facile, juste dans le virage sur la rue principale. On dit qu'un jour il fait signe courtoisement à un automobiliste d'avancer au moment même où il recule... vous devinez la suite. En ces années, un accrochage ça n'est pas si fréquent et ça alimente les potins.
- Le bureau de tabac est un point central du village. On y trouve les journaux: «La Dépêche de la Loire», «le Pays Roannais», le tabac: les Gauloises, les gitanes, les paquets de tabac bleu et gris, et des articles de bazar. Les amateurs de pêche peuvent acheter toutes sortes de fils, de bouchons et d'hameçons (à trois branches pour les grenouilles) et de belles cannes à pêche en bambou qui font rêver.
- Monsieur Talvat est sabotier et sa femme tient la boutique place du Puits. En cette fin de guerre, nombreux sont ceux qui utilisent encore des sabots. Certains les portent avec des chaussons, ou avec de la paille. Il y a de gros sabots rustiques, à peine dégrossis, et de jolis sabots fins, décorés, vernis, avec une jolie bride en cuir. Il y a aussi les sabotes dont le dessus est tout en cuir noir.
L'atelier de Monsieur Talvat est dans le haut de la route de La Gresle et, tout à côté, il gare son camion: un GMC amé ricain - un mythe de la guerre, le GMC – dont on vante la puissance et dont on est tout excité d'entendre le rugissement.
Route de Roanne
- Mademoiselle Pételle tient une petite épicerie à l'angle de la route de Roanne et de la route de La Gresle. Elle vend d'excellents caramels mous mais, à cette époque les enfants n'ont pas d'argent de poche. Le nom de Pételle nous fait rire. Il en faut peu pour rire quand on est enfant.
- La femme du garagiste. Madame Rolland, est une grande et belle femme. L'entrée du garage est gardée par un énorme chien noir, un dogue allemand sans doute, dont la laisse coulisse le long d'un fil de fer. Le molosse vous laisse entrer mais, si le patron n'est pas là, vous êtes bon pour une bonne frayeur avant de ressortir.
- Le Père Pacard est une figure du village, toujours prêt à rendre service. Il répare tout, vélos, motos, voitures, machines. Il court toute la journée, les mains noires de cambouis, pour dépanner les uns et les autres. Son magasin est un capharnaüm, un bric à brac où s'entassent toutes sortes de pièces neuves ou usagées.
- Monsieur Odermatt est plombier. Il est d'origine suisse, ce qui, à cette époque, est une étrangeté. Il est marié avec une fille de Monsieur Buffin boucher-charcutier. C'est un homme très sérieux, compétent et serviable.
- La poste est un lieu peu accueillant. Au bout d'un couloir sombre on entre dans un bureau divisé en deux par une haute grille derrière laquelle se tiennent la responsable, Madame Dansette, et une employée. Outre le courrier et les mandats, ces dames ont la charge d'établir les communications téléphoniques. Il y a encore peu d'abonnés au téléphone. Pour appeler un correspondant depuis chez soi, il faut actionner une dynamo en tournant une manivelle et attendre la disponibilité - certains diront le bon vouloir - de la préposée chargée d'établir la communication. Il n'y a pas à Montagny matière pour des écoutes téléphoniques mais, les mauvaises langues disent que les postières sont au courant de toute la vie du village.
Route de Thizy
- Théo Lacroix, charcutier et boucher, tablier blanc sur un pantalon à petits carreaux bleus et blancs, vous accueille d'un sourire chaleureux et d'un cordial bonjour dans sa boutique. Les saucissons et les jambons pendent au plafond, des morceaux de viande sont posés sur le marbre de l'étal, à côté de plats contenant du boudin, du pâté de tête ou des pieds de cochon. «Qu'est ce qu'il vous fallait Madame ?» et «le Théo» rejoint le billot pour découper deux tranches de faux-filet qu'il dépose sur la balance, sur du papier sulfurisé, avant d'annoncer le prix qu'il marque avec le crayon qu'il porte sur l'oreille.
- Monsieur Rivière est serrurier. Grand, brun, petite moustache, c'est un excellent professionnel, droit et rigoureux. C'est lui qui anime la société de gymnastique, «la Jeanne d'Arc ». Son fils Stéphane est électricien, chaleureux, compétent, dynamique, il s'installera à son compte, gagnera la confiance des industriels du textile et des particuliers, et développera, bientôt aidé par son frère Louis, une affaire qui connaîtra un large succès dans tout le département.
- Monsieur Billet tient un des nombreux cafés du bourg. Il parait qu'un rat lui a fait une drôle de surprise une nuit: surpris, pris de panique, le rat est monté dans la jambe de son pyjama... Aie, aie, aie !
- Juste avant le bureau des autocars Buchet, il y a un portail avec, derrière, une cour. Je me suis fait surprendre plus d'une fois par un méchant Loulou de Poméranie – longs poils et museau pointu - qui manifestait sa hargne d'être enfermé en se précipitant sur vous en aboyant. Heureusement qu'il y avait le portail !....... mais ça n'empêchait pas le coup de sang de la surprise.
- L'hospice est tenu par des sœurs et fait également office de pharmacie. On sonne à la porte, une sœur vient ouvrir et on entre dans des locaux bien cirés, avec une bonne odeur de cire. De grandes vitrines montent jusqu'au plafond, les étagères sont garnies de vases de porcelaine ou de grands pots de verre avec un col coloré de mauve.
Chacun porte une étiquette: menthe, camomille, verveine, arnica... Enfant, on n'a d'yeux que pour un grand pot contenant de gros morceaux de gomme blancs et roses.
- Le deuxième boulanger du pays, Deville, tient aussi un café et, il a installé un jeu de boules et une tonnelle. Aux beaux jours, certains montagnards aiment bien taquiner le cochonnet, mais il faut aussi se rincer le gosier après l'effort.
- Le cordonnier, on dit aussi « le bouif », a son atelier aux Cours Martin. C'est une petite pièce sombre, pleine de désordre tout autour de la grosse machine à coudre et où traîne une odeur où se mélangent la graisse, le cuir et la colle. Sur des étagères de bois il y a plein de paires de chaussures avec chacune une étiquette.
Dans la pente, un peu plus haut, et de l'autre côté de la rue, se dresse l'atelier d’Henri Gardet. Il tisse des cotonnades «à façon » pour un industriel qui lui fournit la matière (rouleaux de chaînes et canettes), le dessin et se charge ensuite de la vente.
Route de La Gresle
- Monsieur Bernard est menuisier. On le devine à sa tenue, bleu de travail avec une longue poche sur la jambe droite du pantalon d'où émerge un mètre jaune en bois. Il porte un béret et a souvent, sur l'oreille, un gros crayon noir. Il est pressé, le travail attend dans son atelier ou sur un chantier.
- Le cimetière est quasiment le point le plus haut du village. La vue est magnifique sur le pays de Montagny, immense tapis de verdure étalé de collines en collines. Les lieux sont calmes et recueillis, comme il convient aux morts qui ont bien mérité le repos, au terme du dur chemin de la vie. Ont-ils rejoint le Royaume céleste pour la vie éternelle ? Le cimetière s'anime le jour de la Toussaint: les familles viennent se recueillir sur la tombe de leurs défunts.
Souvenons-nous des générations qui nous ont réchauffés de leur affection et nous on ouvert la voie par leur labeur.
III. La communauté rurale de Montagny au sortir de la guerre.
Montagny est un espace de la ruralité. La campagne s'étend aux portes du bourg avec ses prés et ses champs entourés de haies, ses bois, sa rivière - le Rhodon - et quelques étangs. On entend chanter les oiseaux, le clocher sonne les heures et les demies; on cultive son jardin, on pêche, on chasse. Les paysans travaillent la terre et élèvent leurs bœufs charolais, les façonniers du textile et les ouvriers des usines font battre les métiers, les artisans et les commerçants du bourg sont à la tâche, dans leur atelier ou leur magasin. Les enfants sont dans les écoles qui s'animent de leurs jeux et de leurs cris au moment des recréations.
Avec sa population de 1 100 habitants et ses divers métiers, la commune se suffit en partie à elle-même pour les besoins quotidiens, mais elle commerce aussi avec l'extérieur pour l'achat de produits manufacturés, pour l'achat du coton et pour la vente des bestiaux et des cotonnades.
Dans ce cadre restreint, on se connaît, on se salue: ce n'est pas l'anonymat de la grande ville. Tout le monde fait bon ménage, Montagny est une commune paisible, même s'il y a, comme partout, des jalousies, des inimitiés, et des rivalités de bords. Les montagnards ne sont pas des saints.
Les ouvriers des usines vont donner le coup de main dans les fermes pour les foins, les moissons et les battages. Le temps est une préoccupation pour tous, paysans et jardiniers. A la belle saison, en été, rôde l’angoisse de la sécheresse. L'agriculture continue à perdre des bras, le mouvement s'accélère, aussi des enfants de paysans s'embauchent à l'usine.
Les gens se retrouvent aux beaux jours pour bavarder sous une tonnelle ou pour jouer aux boules. Quelques-uns chassent ou pèchent entre copains. Certains font une partie de belote dans un des nombreux cafés du village. On se réunit le plus souvent autour d'une bouteille de rouge. Le vin tient une place importante pour les hommes, quelques-uns en abusent. Les ouvriers bénéficient des congés payés mais, peu ont les moyens de partir à la mer ou à la montagne.
La vie du village est marquée par les fêtes religieuses - Noël, Pâques, l'Ascension, la Pentecôte, la Fête Dieu, le 15 août, la Toussaint - par les réunions familiales à l'occasion des baptêmes, mariages et enterrements, et par la fête du village.
L'Eglise est très présente dans la vie des familles. L'école catholique - école des filles, école des garçons - scolarise peut-être les deux tiers des enfants et le catéchisme enseigne les commandements chrétiens à beaucoup des rejetons de la commune. La «Jeanne d'Arc» réunit des jeunes pour faire de la gymnastique ou jouer du tambour ou du clairon. Les deux messes du dimanche rassemblent une bonne partie de la paroisse et presque tout le monde pour Noël et Pâques (on fait ses Pâques). Les familles se réunissent, sous la protection du Dieu des chrétiens, pour les grands événements de la vie. Certaines années, la kermesse, organisé e pour aider les écoles libres, réunit tout le village ou presque autour de jeux et de comptoirs dans la propriété du Creux.
En ces années 45/50, la vie à Montagny est calme, immobile penseront certains. Le travail tient la place essentielle, les loisirs sont l'accessoire.
Les habitants mènent tous un peu la même vie, en dehors des métiers qui les différencient. Ils ont le sentiment d'appartenir à une communauté. Ils partagent pour la plupart les mêmes valeurs:
- Le respect du travail: il est une religion pour beaucoup, en particulier pour les paysans, artisans et commerçants,
- La responsabilité: «aide-toi et le ciel t'aidera»,
- Le bon sens: «les paysans ne sont pas assez savants pour raisonner de travers»,
- L'honnêteté: on est de parole, on peut se faire confiance, il y a peu de vols,
- L'attachement à la famille et à la stabilité conjugale. Le divorce est très rare, les infidélités?
- L'attachement à la patrie.
- L'instruction? L'idée que l'instruction est le premier moyen de la promotion sociale n'est sans doute par partagée par tous mais, beaucoup de familles manquent des ressources nécessaires à la prolongation des études de leurs enfants. A Montagny, l'école ne va que jusqu'au certificat d'études.
L'importance de l'éducation est par contre reconnue et les familles s'efforcent d'inculquer de bons principes à leurs enfants.
Ainsi vit Montagny dans l'immédiat après-guerre. Les jours passent, les saisons s'enchaînent, l'année est bientôt écoulée, et le compteur continue de tourner. Certaines années comptent plus que d'autres avec leur poids de joies et de peines. Chaque année a son lot de décès et de naissances.
Après le laisser-aller de l'entre-deux-guerres, la honteuse défaite de 1940 et les quatre années sous le joug allemand, la France s'est attelée, avec ses divisions habituelles, à la reconstruction et au développement de l'économie. 1945/1950 a été une période de grands efforts.
La roue tourne, rien n'est marqué dans le marbre, le monde change.
En 1950, pouvait-on pressentir les lignes de forces et les événements majeurs des cinquante années à venir? Sans doute pas.
Le char de l'histoire est en route, inexorablement, cahotant au fil des événements, poussé ou tiré par:
- L'ouverture à des idées nouvelles, l'ouverture des frontières (locales, nationales),
- Le développement de l'instruction,
- L'explosion du progrès technique et de la mécanisation,
- Le développement économique et la progression du niveau de vie:
banalisation de l'automobile, du matériel électroménager, du té lé phone, de la radio et de la télévision puis de l'informatique. Essor des loisirs et des voyages,
- La construction de l'Europe,
- La décolonisation avec les guerres d'Indochine puis d'Algérie,
- La remise en cause des valeurs dites traditionnelles, symbolisée par mai 68, et la propagation des «idées modernes»: liberté, individualisme, matérialisme, hédonisme...
Nous voilà en 2005, un demi-siècle plus tard.
La France a connu des changements profonds.
Montagny n'a pu rester en dehors de l'évolution.
La commune n'a plus le même visage qu'en 1950.
Je ne suis plus du pays et ne le connais plus dans ses tréfonds, aussi je ne peux pas en dessiner un portrait, tout juste puis-je esquisser quelques traits. Les difficultés de l'industrie textile et de l'agriculture ont fait chuter les effectifs et transformé les métiers.
Des professions ont disparu du village: maréchal-ferrant, tisserand façonnier, sabotier, cordonnier, bourrelier, modiste...
De nouvelles professions se sont implantées: médecin, pharmacien, infirmières...
La plupart des familles ont une voiture. On va à Roanne ou à Thizy pour faire des courses ou même pour travailler. Les enfants sont nombreux à aller au CES ou au lycée, à Roanne ou Thizy.
Les maisons ont été restaurées, de nouvelles maisons ont été construites.
Le chômage?
La paroisse n'a plus de curé, la pratique religieuse s'est effondrée.
Montagny vit au rythme du nouveau siècle.
Le soleil n'a pas changé le rythme des jours mais, les hommes ont accéléré la cadence. Tout bouge, pour le meilleur et pour le pire. Le monde d'hier, fermé, immobile, n'est plus.
Les figures des années 45-50 se sont éteintes. Hommage leur soit rendu!
De nouvelles générations sont aux affaires et les jeunes se forment pour la relève. La vie continue à Montagny, à la fois semblable au passé et nouvelle. Le haut clocher d'ardoise domine toujours les toits de tuile du village perché sur la hauteur. La campagne verdoyante s'étend toujours, sous le soleil, de collines en collines. A l'horizon se profile toujours la longue barre des Monts de la Madeleine !...mais, la vie a bien changé.
Une question me vient: les jeunes courent-ils encore la campagne - avec un «baladeur» peut-être? - pour observer les oiseaux, écouter leurs chants, dénicher les nids, attraper des grenouilles, manger des noisettes ou des cerises sauvages le long des haies?
Nouvellement saisit pour l’Internet par Martin Lenz en novembre 2009.